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  • L’écologie à l’épreuve de ses contradictions

    L’écologie à l’épreuve de ses contradictions

    À propos d’ « Urgence politique, nécessité écologique » de Lucile Schmid (PUF-Mars 2026)[i]

    L’écologie traverse une crise politique. Voilà qui est devenu presque banal à dire aujourd’hui tant les exemples sont a priori criants. Et d’autant plus remarquables à l’approche des échéances électorales présidentielles de 2027. Encore faut-il en prendre la mesure exacte, et c’est précisément l’intérêt du livre de Lucile Schmid, « Urgence politique, nécessité écologique » paru cette année 2026 aux PUF, qui refuse toutes simplifications de bon (ou de mauvais) aloi de circonstances. 

    Loin d’opposer de façon abstraite écologie et démocratie, son livre – dont au passage on apprécie la clarté d’exposition et le style délié – met au jour une série de tensions internes qui empêchent encore l’écologie de devenir un principe structurant du politique. On sent que Lucile Schmid vit ce psychodrame de l’intérieur, et que l’objet de ce livre est aussi pour elle une sorte de catharsis. Elle ne se résout pas à imaginer un « nouveau monde politique » dominés par l’extrême droite et ses idées. Elle veut encore croire au projet d’une « écologie majoritaire ». « Il n’y a pas à balancer, dit-elle. L’écologie doit devenir majoritaire ».[1] Elle demande d’imaginer une rupture pour porter l’écologie au pouvoir qui nécessiterait d’esquisser une diplomatie écologique, un budget écologique, une politique migratoire écologiste, une justice écologique. Elle va même jusqu’à solliciter un réexamen de certains des principes fondateurs de la construction européenne, le libre-échange et la libre concurrence avec une approche écologique.[2] Elle aspire aussi à une incarnation de la démarche écologique, un peu comme François Mitterrand a pu l’être pour la Gauche progressiste des années 1970. Bref, Lucile Schmid ne désespère pas « à y croire et le faire ».[3]

    Pourtant, son ouvrage n’est pas un manifeste, ni une exhorte, c’est plutôt un diagnostic construit et méthodique qui décrit presque une cartographie des blocages contemporains. L’auteur, et c’est un exploit, a su prendre la distanciation nécessaire pour apporter de la pesanteur à son propos.

    Pour une écologie majoritaire

    Le diagnostic se révèle par sa structure, en quatre temps, qui dévoile une logique implacable. 

    Le premier chapitre, consacré à « l’écologie contre le peuple », part d’un constat rarement assumé d’ailleurs avec autant de clarté chez les écologistes qui établit que l’écologie suscite défiance et résistance. À travers les figures de « l’écologie punitive », de la « cyclothymie politique » ou d’une « société contre elle-même », Lucile Schmid décrit là un malentendu profond. L’écologie apparaît tour à tour comme contrainte injuste, comme injonction morale ou bien comme menace sociale. Elle peine à se traduire en horizon désirable. 

    Ce diagnostic établi comme un dépit amoureux par Lucile Schmid n’est pas sans rappeler les analyses de Pierre Rosanvallon sur la crise de la légitimité démocratique ou la difficulté à produire un horizon commun.[4] Il y a matière à réflexion.

    Le deuxième chapitre toutefois inverse la focale et se veut plus révolté et combatif. Fini le désabusement. C’est « la politique contre l’écologie » et l’autrice, là, ne se contente pas de dénoncer l’aveuglement des gouvernants, elle s’insurge contre les formes mêmes du jeu politique contemporain. Inique. On reconnaît là l’autrice, femme par ailleurs d’action et de conviction dans ses combats personnels. La voilà qui dénonce le « culte du chef », la marginalité persistante des partis écologistes, la tentation radicale de certains activismes, ou encore la fragilité du Pacte vert européen qui, mis bout à bout, composent selon elle un paysage instable. L’écologie n’est pas seulement rejetée par ses contempteurs, elle est aussi elle-même incapable de s’imposer durablement. 

    Ce double constat, celui de la défiance populaire et celui de la faiblesse stratégique, donne au livre une tonalité plus critique qu’il n’y paraît d’abord. Loin d’un apparent conformisme de précaution, Lucile Schmid construit même une pensée qu’on aurait pu ne pas imaginer chez elle, de rupture. 

    Et dans ce registre, elle est particulièrement convaincante.

    Démocratie et écologie

    C’est dans ce contexte qui se construit dans l’essai comme une dramaturgie de théâtre classique, avec rebondissements, que s’ouvre le troisième moment, sans doute le plus décisif, « démocratie et écologie, un nouvel espace-temps ». Lucile Schmid y propose une relecture des expériences récentes, COP, conventions citoyennes, mobilisation des chercheurs, initiatives locales, perçues comme autant de tentatives pour recomposer les échelles du politique. La question devient alors celle de la temporalité. L’autrice se demande comment articuler le long terme des transformations écologiques avec le quotidien des pratiques sociales et le rythme des institutions ? On retrouve ici, en filigrane, une interrogation proche de celle déjà formulée par Bruno Latour sur la nécessité de redéfinir les cadres du politique à l’ère des interdépendances terrestres.[5] Mais Lucile Schmid concrétise cette problématique. L’écologie ne peut plus être pensée selon elle dans les catégories classiques de l’action publique. Elle exige un déplacement des formes mêmes de la décision. Une rupture donc ?

    Le dernier chapitre, consacré aux « bifurcations », est celui que nous avons le plus apprécié tant il ouvre sur une série d’inflexions possibles, pragmatiques et sensibles. Bifurcations ! Donc pas rupture mais contournement plus subtil… Qu’est-ce à dire ? Il ne s’agit dans la pensée schmidienne ni de réforme marginale ni de rupture révolutionnaire, mais de changements d’orientation capables de reconfigurer progressivement le système politique et social. 

    L’écologie apparaît alors comme une ligne de tension permanente, appelant à des ajustements continus plutôt qu’à un basculement unique et drastique.

    Bifurcations

    De fait, une telle démarche se distingue des approches qui inscrivent la crise écologique dans une histoire plus longue de la modernité. 

    Les approches décoloniales ont notamment insisté déjà sur le lien entre destruction du vivant, expansion coloniale et hiérarchisation des mondes dans une forme de temps long de type braudélien. Dans Nous sommes la Nature (2024)[6] par exemple, nous avons tenté de montrer avec Marcellin Nadeau que l’écologie ne pouvait être pleinement pensée sans un déplacement historique et épistémique, allant même jusqu’à affirmer que le stade suprême du capitalisme était la colonisation. 

    À cet égard, le livre de Schmid adopte une autre stratégie, d’approche, plus intérieure, plus essentielle. Tout en étant curieuse et sensible à notre démarche décoloniale de prise de (dé)conscience, elle travaille de son côté moins à décentrer le regard qu’à réparer les médiations politiques existantes en interne. 

    Deux chemins sensibles qui, dans leurs différences, tendent cependant peut-être vers le même but. Refonder une écologie humaine, sociale et humaniste. Il y a du Patrick Viveret chez Lucile Schmid. Non pas à remettre l’Homme dans la Nature, mais à être la Nature lui-même.

    La divergence, si elle est nette, n’est toutefois pas totale. Car en plaçant au cœur de son analyse la question du contrat social écologique par exemple, à l’instar de Bruno Latour, Lucile Schmid reconnaît elle aussi que l’écologie engage à une transformation du commun. Et sous des langages différents, c’est une même intuition qui affleure et chez elle et chez nous certainement, qui consiste fondamentalement à considérer que la crise écologique est une crise des relations, relations entre citoyens et institutions, relations entre sociétés et milieux de vie, relations entre présent et futur, relations entre centres et périphéries, relations entre colonialités et peuples dominés, relations entre homme et nature. 

    L’écologie cesse dans cette approche novatrice d’être un domaine d’observation critique pour devenir une épreuve du politique lui-même. Et la séquence de sécheresse et d’incendies massifs de l’été 2026 nous le montre. Quatre ans après les incendies du Sud-Ouest de la France, aucune leçon n’a été tirée par le gouvernement, ni aucune politique massive de prévention et de lutte impulsée. Au grand dam des pompiers eux-mêmes, révoltés et finalement grévistes sans réponses, bien qu’ils soient les premiers à exposer leurs vies aux risques naturels.

    C’est ici que peut s’esquisser légitimement peut-être une discussion sympathique, plus qu’une critique. La force du livre de Lucile Schmid est de poser des questions, beaucoup de questions, et c’est rare de nos jours, en décrivant notamment avec précision les blocages contemporains et en refusant aussi les illusions d’une solution simple. Mais son pari, qui semble être celui d’un dépassement démocratique de ces tensions multiples, laisse ouverte précisément une autre question elle majeure pour nous. Les institutions héritées peuvent-elles réellement absorber une transformation dont elles ont, en partie, produit les conditions ? 

    À vouloir inscrire l’écologie dans la continuité du politique, voire même à la faire « bifurquer », ne risque-t-on pas d’en atténuer la portée transformatrice ? Il y a du Camus des « Justes » dans cette question, ou plutôt de l’ « homme révolté ».

    Urgence décoloniale

    La question, cependant, bien qu’elle soit vitale pour nous, n’invalide pourtant pas le projet porté par l’autrice. Elle en constitue peut-être même le point de tension le plus fécond et le plus porteur d’avenir. Entre réforme et déplacement, continuité et rupture, bifurcation et décolonialité, l’écologie politique cherche encore à n’en pas douter sa forme. Mais le livre de Lucile Schmid participe de cette recherche intellectuelle vivifiante de sens en lui donnant une cohérence et une lisibilité nouvelles. Il contribue ainsi, à sa manière, à doter l’écologie d’une colonne vertébrale. Et il y a là urgence ! Il ne s’agit là non pas d’un programme clos, mais d’une articulation de conflits, de temporalités et d’échelles à intégrer pour devenir opérants.

    Reste il est vrai que cette colonne vertébrale demeure instable. Et c’est peut-être là que se joue l’essentiel. L’écologie ne se contente plus de s’ajouter au politique, elle est politique tout en déplaçant les lignes et tout en ne sachant pas encore pleinement dans quel corps institutionnel s’inscrire. Entre bifurcations possibles et inerties persistantes, elle demeure suspendue, non comme une faiblesse, mais comme une question ouverte. Où atterrir ? 

    La clé est peut-être in fine à rechercher chez Lucile Schmid, qui nous parle dans toutes ses bifurcations politiques et intellectuelles, d’une bifurcation différente, personnelle, sensible, notamment lorsqu’elle évoque son enfance en Nouvelle-Calédonie, en Indonésie et au Vietnam auprès d’un père botaniste dans les forêts tropicales et en brousse. 

    Regarder, revenir à ces images, dit-elle, « c’est se demander ce qui a disparu, ce qui s’est éteint, ce que nous ne verrons plus… Éteindre la nature, c’est nous arracher à nous-mêmes… Pourrons-nous vivre dans un monde sans baleines ». Là est la question. Et elle y répond avec émotion : « bifurquer oui, mais pas seulement pour un coup d’éclat… (Mais) pour que la Nature ne meure pas ».[7]

    Aimé Césaire, comme Lucile Schmid peut-être, nous disait qu’il se verrait bien réincarner en un arbre, le fromager, aux puissantes racines et à la canopée luxuriante, capable de résister aux plus instables séismes ou aux plus violents ouragans des Antilles. Car, disait-il, comme l’arbre résilient, il faut comprendre que « nous sommes la Nature ».

    Pascal Margueritte


    [i] Lucile Schmid est experte auprès de la « Fondation Jean-Jaurès », haute fonctionnaire, « énarque » de la promotion Montaigne, présidente du cercle de réflexion et d’action « La Fabrique écologique », vice-présidente de la « Fondation pour l’écologie », présidente du prix du roman d’écologie, membre du comité de rédaction de la revue « Esprit » et éditorialiste au journal « La croix ».

    [1] P.188

    [2] P. 200

    [3] P.204

    [4] Pierre Rosanvallon, « La légitimité démocratique. Les théories de l’intérêt général », revue « Humanisme »,

    2009,1, n°284, pp. 14-15 ; et « La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance », éditions du Seuil, Paris, 2006.

    [5] Bruno Latour, « Où atterrir ? Comment s’orienter en politique », éditions La Découverte, Paris, 2017, pp. 115-125.

    [6] Sur ces perspectives, voir notamment Arturo Escobar, « Sentir-penser avec la Terre. Une écologie au-delà de l’Occident », éditions du seuil, Paris 2018 ; et Pascal Margueritte et Marcellin Nadeau, « Nous sommes la Nature ! Écologie, colonialité et liberté des peuples », éditions Idem, Paris, 2024.

    [7] P.207-208