Catégorie : CARAÏBE

  • Martinique, l’île-refuge d’une Europe en perdition

    Martinique, l’île-refuge d’une Europe en perdition

    Et si l’on regardait la Seconde Guerre mondiale depuis la Martinique plutôt que depuis l’Europe ? Une constellation de livres et de films permet de redécouvrir une histoire étonnante. C’est celle de milliers d’Européens qui, fuyant Vichy, le nazisme et les persécutions, trouvèrent dans la colonie française des Caraïbes une improbable porte de sortie. Une histoire de bateaux, de ports, de visas, mais aussi de rencontres entre des mondes qui ne se connaissaient pas.

    Il suffit parfois d’aligner quelques titres pour faire apparaître une histoire cachée. Les Bateaux de l’espoir le livre qu’Éric Jennings vient de faire paraitre en français en cette année 2026 ldans sa nouvelle édition, le permet (éditions Harvard University Press, 2018, Escape from Vichy. The Refugee Exodus to the French Caribbean, CNRS Editions, Les bateaux de l’espoir. Vichy, les réfugiés et la filière martiniquaise, Paris 2020, CNRS Editions, Biblis, Paris 2026) 

    Il évoque pour nous sans doute sans le vouloir des lectures, des images, des souvenirs, des conversations avec Aimé Césaire. C’est ainsi Capitaine d’Adrien Bosc, Transit d’Anna Seghers, Martinique, charmeuse de serpents d’André Breton, les Carnets de Victor Serge, Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss, le récit mémoriel d’Helena Benítez sur sa vie d’épouse avec Wifredo Lam, et, au cinéma, de vieux souvenirs de cinémathèque qui nous reviennent comme Casablanca et surtout Le Port de l’angoisse avec Humphrey Bogart, première impression personnelle d’une Martinique fantasmée, qui défilent dans notre esprit.

    Ils ne racontent pas tous la même chose, certes, mais ils se répondent, et font écho à notre imaginaire. Tous, à leur manière, parlent en effet d’un monde qui se défait, d’hommes et de femmes jetés sur les routes et les mers, de ports où l’on attend un visa, d’îles qui deviennent des refuges, de frontières qui se ferment et de rencontres improbables entre des cultures. Peut-être nous identifions-nous involontairement à notre exil volontaire et notre jeunesse tropicalisée. Toutes proportions gardées. Car, au fond, au centre de toute cette géographie de l’exil, il y a certes nous, mais d’abord un personnage magnifique, la Martinique.

    Bateaux de l’espoir ?

    De quoi parle le très bon livre du Canadien Eric Jennings ? Entre la débâcle de 1940 et la fin de 1941, de ces quelque 5 000 hommes, femmes et enfants qui gagnèrent ainsi la Martinique depuis Marseille. Juifs, républicains espagnols, socialistes, antinazis, artistes, écrivains, intellectuels. Et parmi eux Anna Seghers, Victor Serge, mais aussi d’autres figures qui allaient marquer durablement la littérature, la pensée et les arts du XXe siècle. Mais aussi quelques « békés » rentrant dans leur île tropicale ou quelques fonctionnaires nommés par Vichy rejoignant leur poste.

    L’un des épisodes les plus emblématiques est cependant celui du Capitaine-Paul-Lemerle. Le 24 mars 1941, le navire quitte Marseille. À son bord, des inconnus appelés à devenir des célébrités dans les années d’après-guerre. André Breton, Claude Lévi-Strauss, Anna Seghers, Victor Serge, Wifredo Lam et quantité d’anonymes. La BnF résume admirablement cette étrange cargaison humaine en disant que ce sont des réprouvés de Vichy, des républicains espagnols, des juifs et apatrides, des artistes et des savants, tous emportés vers la Martinique. Pour fuir le régime antisémite, anti communiste ou anti-nazi. Le bateau devient alors une métaphore., sublimée par la rencontre du surréaliste André Breton et du chantre de la négritude, Aimé Césaire, tous deux poètes et communistes.

    Mais au-delà de cette rencontre improbable comme pouvait l’être celle de Goethe et de Napoléon en leur temps, c’est aussi la rencontre d’une Europe entière en transit dans une Martinique redevenue cette fois centrale et non plus des marges de l’Empire. C’est le mot d’Anna Seghers. Dans Transit, qu’elle écrit, Marseille est une ville où les réfugiés ne vivent plus vraiment mais ne sont pas encore partis. Ils attendent des papiers, un visa, une place sur un bateau. Ces intellectuels  ne possèdent plus qu’une identité administrative fragile, suspendue au bon vouloir d’un consulat. Ils ne sont plus rien. Pour eux, la Martinique n’est pas seulement la terre de l’espoir, mais celle de leur renouveau possible.

    Casablanca, quelques années plus tard, donnera à cette situation une dimension mythologique. Dans ce film de Michael Curtiz, le café de Rick devient le théâtre de cette humanité de passage, interlope,  où ceux qui ont fui l’Europe cherchent le moyen de gagner Lisbonne et, au-delà, l’Amérique. Mais ce que montre l’histoire martiniquaise est plus complexe. Car l’île-refuge est aussi une île sous Vichy. Et la majorité des réfugiés qui arrivent en Martinique sont immédiatement réinternés par les autorités coloniales, qui redoutent cet afflux de migrants douteux et rebelles. La filière martiniquaise fut donc à la fois une voie de secours et un espace de contrôle. Jennings insiste également sur le rôle ultérieur des autorités américaines dans sa fermeture. Voilà le paradoxe. Des Européens fuient une Europe devenue dangereuse et trouvent refuge dans une colonie française administrée par le régime de Vichy. Mais l’histoire ne s’arrête pas à ce paradoxe politique. Elle devient une histoire de rencontres. André Breton arrive avec son regard de surréaliste. Dans Martinique, charmeuse de serpents, l’île qu’il décrit cesse d’être une simple escale. Elle devient une expérience poétique. Victor Serge, quant à lui, enregistre dans ses Carnets l’expérience beaucoup plus concrète de l’exilé marqué par la fatigue, l’attente, la famille, l’incertitude, l’angoisse. Lévi-Strauss emporte autre chose de son passage, comme une interrogation sur le regard occidental et sur les sociétés humaines. Il ne sait plus où est le centre et où est la périphérie, où est la civilisation et où sont les sauvages. Et peut-être à l’inverse de ce qu’on imagine. Wifredo Lam, lui, poursuit son chemin fantasmagorique vers Cuba. Le récit d’Helena Benítez prolonge cette géographie de l’exil au-delà de la Martinique. Ainsi se dessine une autre carte du monde.

    Marseille, Martinique, Cuba, Amérique du Nord.

    Ce n’est plus seulement une fuite européenne. C’est une circulation transatlantique. Et c’est peut-être ici que la Martinique doit reprendre sa place dans le récit. Car l’île n’est pas seulement le décor tropical dans lequel débarquent quelques écrivains célèbres. Elle est aussi un lieu de confrontation entre plusieurs histoires, celle de l’Europe en guerre, celle de la France de Vichy, celle du monde colonial et celle de la Caraïbe. Les réfugiés européens découvrent alors une société qui possède sa propre histoire, ses propres dominations, ses propres aspirations. Ils vont notamment rencontrer les milieux de la Négritude et Aimé Césaire. Jennings fait de ces rencontres l’un des axes importants de son enquête. Il a raison, car c’est un moment intellectuellement vertigineux. Ceux qui fuient l’oppression découvrent qu’ils ne sont pas les seuls à vivre sous une domination. Choc, interrogation, remise en question ? Oui. Ils viennent d’une Europe qui prétend représenter la civilisation et découvrent, dans une colonie française, un autre visage de cette même civilisation. La rencontre ne produit évidemment pas une compréhension immédiate et parfaite. Mais elle ouvre des passages entre des mondes qui jusque-là s’ignoraient. 

    C’est peut-être cela, au fond, que racontent tous ces livres et ces films. Pas seulement l’exil. Mais surtout la transformation du regard par le déplacement. Le réfugié devient voyageur. Le voyageur devient observateur. L’artiste rencontre une autre esthétique. L’intellectuel découvre une autre histoire. Et le territoire que l’on croyait périphérique devient soudain central. Il faut alors regarder Casablanca et surtout Le Port de l’angoisse autrement. Dans Casablanca, on cherche à partir. Mais dans Le Port de l’angoisse, dont l’action se situe précisément en Martinique en 1942, on cherche à faire passer des hommes engagés dans la Résistance. Deux ports, deux faces d’une même guerre. Dans le premier, la liberté est au bout du voyage. Dans le second, elle passe par la clandestinité. Et dans les deux cas, le port est cet étrange endroit où les destins individuels rencontrent la grande histoire. 

    La Martinique, carrefour du monde

    Cette histoire ancienne n’est d’ailleurs pas sans résonance aujourd’hui. Jennings souligne lui-même combien les peurs suscitées alors par une supposée « cinquième colonne » parmi les réfugiés font écho aux inquiétudes contemporaines autour des migrations. Il ne s’agit évidemment pas de confondre les situations historiques. Les contextes, les causes des migrations et les régimes politiques sont différents. Mais une question demeure : que faisons-nous des hommes et des femmes qui arrivent parce qu’un monde leur est devenu inhabitable ? La filière martiniquaise rappelle surtout que les outre-mer ne sont pas des marges de l’histoire nationale. Ils peuvent en être des carrefours. En 1940-1941, la Martinique fut l’un des points de passage d’une Europe qui s’effondrait vers un monde américain qui s’ouvrait. Elle fut à la fois colonie, frontière, refuge, lieu d’internement et espace de rencontres. C’est pourquoi cette histoire mérite d’être relue aujourd’hui depuis Fort-de-France plutôt que depuis Paris. Car pendant quelques mois, l’Europe est venue chercher sa liberté sous les tropiques. 

    Et l’île qui semblait être au bout du monde se trouvait, en réalité, au milieu du monde.

    Au bout du monde… c’est là qu’un nouveau monde est possible.

    Pascal Margueritte

  • Quand Trump redessine la Caraïbe

    Source: Real/DonaldTrump/TrumpSocial

    Il y a des images qui valent mieux que les discours. Celle que Donald Trump a publiée le 7 septembre sur son réseau Truth Social est de celles-là. Une immense carte recouverte du drapeau américain englobe les États-Unis, le Canada, le Mexique, le Groenland, l’Islande, l’Amérique centrale et une grande partie de la Caraïbe. Aucune explication. Mais un message difficile à ne pas comprendre, celui d’un hémisphère occidental vu comme espace naturel de la puissance américaine. 

    L’Islande a convoqué l’ambassadeur des États-Unis. Le Mexique a rappelé qu’il ne serait « ni colonie ni protectorat ». Le Danemark et le Groenland ont, eux aussi, réaffirmé leur souveraineté. Pourtant, en France, sauf en Martinique et en Guadeloupe, un grand silence plane chez les responsables politiques ou gouvernementaux. Seuls quelques médias s’en font l’écho amusé.

    On pourrait n’y voir qu’une provocation supplémentaire de Donald Trump. Ce serait une erreur. Car pour les Antilles françaises, cette image réveille une histoire ancienne.

    1919 ou les Antilles monnaie d’échange

    Il faut remonter à la fin de la Première Guerre mondiale.

    En 1919, alors que la France négocie avec les États-Unis le règlement des dettes contractées pendant la guerre, la possibilité d’une cession de territoires antillais aux États-Unis est évoquée. L’affaire provoque une vive émotion en Martinique et en Guadeloupe où l’on rappelle que des tractations franco-américaines avaient déjà existé en 1899 et qu’en 1919 la France avait envisagé la cession des îles comme moyen d’indemniser les États-Unis pour leur intervention dans la guerre. Elle dut finalement reculer devant la mobilisation des populations antillaises, qui auraient vécu une telle décision comme une trahison après trois siècles de fidélité à la France et de volonté d’émancipation par l’assimilation et l’égalité. Rappelons qu’à l’époque les Etats-Unis vivent sous le régime du ségrégationisme.

    L’épisode est fondateur.

    Car il pose la question terrible pour les Antillais de savoir s’ils sont suffisamment français (depuis 1635) pour mourir pour la France, mais pas suffisamment français pour que leur territoire ne puisse être négocié entre les grandes puissances ? Cette blessure politique ne disparaît pas.

    Photographie du Président des États-Unis d’Amérique, Théodore Roosevelt, à la Martinique. (Fort-de-France, 1916, J.S. Boulanger). extrait du post d’Elisabeth Landi

    1946 ou Césaire face au « risque yankee »

    Vingt-sept ans plus tard, le contexte est différent mais la question géopolitique demeure.

    La Seconde Guerre mondiale vient de s’achever. Les États-Unis sont devenus la première puissance occidentale. La Caraïbe est désormais au cœur de leur stratégie. Et Aimé Césaire, rapporteur du projet de loi qui va transformer les « quatre vieilles colonies » en départements français, a parfaitement conscience de ce nouvel environnement.

    Césaire s’exclame même en soulignant « le danger immense du grand risque yankee ». La départementalisation n’est évidemment pas réductible à une stratégie géopolitique anti-américaine. Elle répond d’abord à une exigence d’égalité, de dignité et de justice sociale. Mais elle intervient aussi dans un monde où la domination américaine sur la Caraïbe devient une donnée majeure. C’est le même processus qui avait eu lieu en 1794 lorsque les Révolutionnaires votent la première abolition de l’esclavage pour donner la liberté aux esclaves, mais aussi se les attacher dans leur opposition aux Anglais dans les Caraïbes.

    Le 19 mars 1946, la loi est promulguée et la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et la Réunion deviennent des départements français. Le texte est porté notamment par Césaire, avec Gaston Monnerville, Raymond Vergès, Eugénie Éboué et Léopold Bissol. C’est une loi de départementalisation, forme originale de tentative de décolonisation par l’émancipation, et surtout par l’égalisation.

    On peut donc lire aussi 1946 comme l’affirmation que les Antilles ne seront pas des territoires que les grandes puissances pourront se transmettre comme des pièces sur un échiquier.

    Mais une autre question va immédiatement surgir qui est de savoir comment être pleinement français sans cesser d’être pleinement caribéen ?

    Clovis Beauregard, un chemin pour retrouver la Caraïbe

    C’est ici que le parcours de Clovis F. Beauregard devient essentiel. Son combat complète, d’une certaine manière, celui de Césaire. Césaire veut garantir l’égalité politique et sociale des Antillais dans la République. Beauregard va consacrer une grande partie de sa vie à une autre bataille, celle de sa réinscription des Antilles françaises dans leur environnement naturel, historique et économique, la Caraïbe.

    Inconnu aujourd’hui y compris aux Antilles, il a pourtant été un des précurseurs de l’unité caraïbéenne au sein des instances internationales régionales, et a œuvré pour le maintien de la France dans des structures très anglophones et peu ou prou assujetties aux Etats-Unis. Sa compétence et son intelligence permirent sans doute de « sauver les meubles ». En 1949, il devient secrétaire général adjoint de la Commission des Caraïbes, puis secrétaire général lorsque l’organisation s’installe à Porto Rico. Il poursuivra ensuite son combat pour l’intégration régionale, notamment depuis la Chambre de commerce et d’industrie de la Martinique.

    Son idée est simple et révolutionnaire : les petites îles ne peuvent pas survivre isolément. 

    Français, Anglais, Néerlandais, Espagnols, Caribéens indépendants ou territoires associés, tous appartiennent à un même espace historique, économique et géographique.

    Dans les années 1980 et 1990, Beauregard devient ainsi l’un des grands défenseurs de l’insertion des départements français dans leur environnement régional. Il participe aux « Contacts Europe-Caraïbe », qui cherchent à rapprocher les territoires de la région autour de projets économiques, scientifiques et financiers.

    Administrateur, puis acteur majeur de la coopération régionale, il travaille notamment au sein de la Commission des Caraïbes avant de poursuivre son action à Trinidad et à Porto Rico. 

    Le Conseil général de la Martinique, les Archives départementales, ont consacré en 2007 sous notre impulsion une exposition et un catalogue à son parcours, « Une Méditerranée Caraïbe ? Clovis F. Beauregard, 60 ans de coopération régionale, 1946-2005 »

    Son intuition fut remarquable en ce qu’il comprit très tôt que les frontières politiques héritées de la colonisation ne doivent pas empêcher les peuples caribéens de construire des intérêts communs. Une façon de dépasser la question coloniale ou du poids américain dans la région caraïbéenne.

    En 1984, Le Monde rapporte ainsi les propos de Beauregard qui rappelle que la Caraïbe constitue un ensemble historique façonné par les mêmes guerres européennes, la traite, l’économie sucrière et des histoires de peuplement largement communes. Le journal souligne alors que ce projet de rapprochement régional pourrait être menacé par le Caribbean Basin Initiative, le CBI de Ronald Reagan.

    Le CBI ou quand Washington redécouvre son « bassin »

    Car le CBI n’est pas seulement un programme économique.

    Lancé sous Reagan au début des années 1980, le Caribbean Basin Initiative propose des avantages commerciaux, des aides et des investissements aux pays du bassin caraïbe. Mais il s’inscrit dans une stratégie beaucoup plus vaste de consolidation de l’influence américaine dans une région considérée comme stratégique. Pour Beauregard, le problème n’est pas de refuser toute relation avec les États-Unis mais de refuser que la relation avec Washington devienne l’horizon indépassable de la Caraïbe. Et il n’a de cesse d’intervenir notamment au sein de la Caribbean Association of Industry and Commerce – CAIC, dont il devient vice-président « at large ». C’est à ce moment que nous le rencontrons et échangeons.

    Son propos est fondamental car, homme de modération, il ne s’agit pas pour lui de choisir entre la France, l’Europe et les États-Unis, mais de permettre aux sociétés caribéennes d’exister comme acteurs. C’est cela sa motivation.

    Trump réactive une vieille géopolitique

    Et c’est précisément pourquoi la carte publiée aujourd’hui par Donald Trump mérite mieux qu’un haussement d’épaules ou des gausseries. Elle rappelle en effet une vieille et constante représentation américaine qui est celle d’un continent américain dont les États-Unis seraient naturellement la puissance organisatrice. Hier, c’était la doctrine Monroe. Puis ce fut le « backyard », le jardin des USA. Puis, sous Reagan, le bassin caraïbe devint un espace majeur de la stratégie américaine.

    Et voici qu’aujourd’hui, Trump parle du Groenland, du Canada, du Mexique et republie une carte qui englobe jusqu’à la Caraïbe, notamment française, sous les couleurs américaines.

    La tentation serait de considérer la Martinique comme spectatrice de cette histoire. Elle ne devrait pas l’être. Elle ne doit pas l’être.

    L’une des grandes leçons de Césaire et de Beauregard est peut-être précisément là. La Martinique n’a pas à choisir entre son appartenance française et européenne, et son appartenance caraïbéenne et américaine. « Il nous appartient de réconcilier l’histoire et la géographie », nous disait Césaire.

    Elle peut être française et européenne tout en assumant pleinement son identité, ses intérêts et ses responsabilités caraïbéennes. Elle peut être autonome tout en étant « européenne ».

    C’est même probablement une nécessité stratégique. Elle suppose ce que le président du gouvernement de Polynésie, Moetaï Brotherson, appelle une « coopération intelligente ».

    L’histoire de 1919 nous rappelle en effet le danger d’une Caraïbe pensée exclusivement par les grandes puissances. Césaire, en 1946, a voulu garantir que les Antilles ne puissent plus être traitées comme une marchandise géopolitique. Beauregard, pendant plusieurs décennies, a voulu qu’elles ne deviennent pas davantage une simple périphérie économique de la France ou des États-Unis. Et aujourd’hui, alors que Washington semble redessiner à nouveau son voisinage, cette double leçon mérite d’être entendue. Bref, la question n’est donc pas de savoir si la Martinique doit être française ou américaine. La vraie question est beaucoup plus ambitieuse et de se demander si la Caraïbe peut enfin devenir sujet de sa propre histoire et de sa propre géopolitique ? Au fond c’est peut-être le véritable message à retenir de la carte de Trump. Et c’est peut-être aussi, paradoxalement, l’occasion de reprendre le fil interrompu de Césaire et de Beauregard.

    Car une Caraïbe qui se contente d’être regardée, convoitée ou organisée par les autres restera toujours un objet. Mais une Caraïbe qui s’organise, coopère et parle pour elle-même devient un sujet.

    Pascal MARGUERITTE