Crise de l’école, crise de l’égalité territoriale
Il faut prendre au sérieux la colère des lycéens. Non parce que toute colère serait nécessairement juste dans chacune de ses formes, ni parce que les violences commises contre les personnes ou les biens pourraient être excusées, mais parce qu’une mobilisation de cette ampleur ne naît jamais de rien. Et nous sommes en présence du plus grand mouvement lycéen connu depuis 50 ans…
Depuis la mi-septembre, des centaines de milliers de jeunes, de parents et d’enseignants ont exprimé, dans l’Hexagone comme dans les Outre-mer, le même sentiment d’une École qui ne garantit plus les conditions permettant à chacun de construire son avenir.
En faire une stigmatisation sous forme de puérilité supposée ou d’instrumentalisation orchestrée comme l’expriment des contempteurs de bonne conscience sur les réseaux sociaux serait ridicule et aveugle. Nous avons en l’espèce un devoir de vigilance informationnelle. Car soyons francs : qui instrumentalise les classes surchargées ? Qui instrumentalise l’absence de professeurs ? Qui instrumentalise la vétusté des bâtiments ? Qui instrumentalise le fait que des lycéens se passent de déjeuner faute de moyens ? Qui instrumentalise la chaleur dans des salles mal adaptées au climat ? Qui instrumentalise l’inquiétude de jeunes adolescents qui ne voit pas d’avenir devant eux ? Ni LFI, ni Peyi-a, ni les réseaux sociaux !
On ne peut vouloir disqualifier les revendications des lycéens qui ont conduit les jeunes à se mobiliser en évoquant uniquement la violence. Cette violence aux abords des établissements scolaires doit être condamner certes. Mais elle ne fait pas disparaître pour autant une autre violence qui est celle de la relégation scolaire, de l’inégalité territoriale et du sentiment d’abandon. Les jeunes sont des citoyens en devenir. Ils peuvent commettre des actes répréhensibles, mais ils peuvent aussi porter une parole politique parfaitement légitime. Il faut les respecter. Parler de puérilité c’est être puéril soi-même. N’oublions pas le mot de François Mitterrand en l’espèce : « La jeunesse n’a pas toujours raison, mais ceux qui la critiquent ont toujours tords. »
La mobilisation des lycéens qui traverse la France depuis la fin septembre n’est pas un simple mouvement de colère adolescente. Partie des établissements populaires de la région parisienne, elle s’est étendue à une grande partie du territoire, jusqu’à concerner plus d’un millier de lycées sur toute la France et sur les dits outre-mer. Le 1er octobre, le ministère de l’Intérieur recensait 1 027 établissements concernés et 1 949 interpellations. Cinq jours plus tard, le nombre d’interpellations dépassait les 6 000. Au 5 octobre, Matignon faisait état de 215 élèves et 715 policiers ou gendarmes blessés ; dix enquêtes avaient été confiées à l’IGPN.
Au 6 octobre, 891 lycées avaient vu leurs cours totalement ou partiellement suspendus et environ 86 000 manifestants avaient été recensés dans les cortèges de province, auxquels devaient s’ajouter plusieurs dizaines de milliers de personnes à Paris. Les revendications sont connues : manque d’enseignants, classes surchargées, bâtiments dégradés, emplois du temps, orientation, Parcoursup, conditions d’étude.
Mais la réponse apportée au mouvement mérite elle aussi d’être regardée précisément. Les interpellations se comptent désormais par milliers et plusieurs adolescents ont été grièvement blessés lors d’affrontements avec les forces de l’ordre. Dix enquêtes ont été confiées à l’IGPN. La question n’est pas ici de nier les violences commises par certains manifestants ni les blessures subies par des policiers. Elle est de savoir comment une démocratie doit répondre à une mobilisation dont les principaux acteurs sont des mineurs.
Et c’est précisément depuis les Outre-mer que cette question prend une dimension particulière.
Derrière les blocages, les barricades et les affrontements, les revendications sont pourtant remarquablement concrètes. Ce sont le manque d’enseignants, de classes surchargées, d’emplois du temps incohérents, de bâtiments dégradés, de difficultés d’orientation, de pression de Parcoursup. Les lycéens expriment aussi une inquiétude plus profonde qui est celle de ne plus croire que l’École permettra à chacun de construire son avenir dans des conditions équitables.
Or, la réponse de l’État a rapidement changé de nature. Elle n’a pas été à la hauteur. Après avoir considéré les premières mobilisations comme l’expression de banales revendications lycéennes, le gouvernement a parlé ensuite de « violences urbaines » et mobilisé CRS et gendarmes mobiles. Pour des actions de répressions dures, espérant mater dans l’œuf le mouvement lycéen. Il a fait la même erreur qu’avec les « Gilets jaunes » à partir de novembre 2018 puis en 2019. Et cette évolution du vocabulaire n’est pas anodine. Elle contribue à faire passer au second plan la question initiale qui est de savoir pourquoi une génération de lycéens considère-t-elle aujourd’hui que son École ne lui donne plus les moyens de réussir ? C’est la question que le Gouvernement aurait dû se poser et qu’il a écartée d’un revers de main, toujours avec la même condescendance péremptoire qui est à l’œuvre depuis 2017 en France.
Mais désormais, les blessures graves de plusieurs adolescents ont encore déplacé le débat. Un lycéen de 15 ans a perdu une main à Lens, un autre a perdu l’usage d’un œil à Tours et plusieurs enquêtes portent désormais sur les conditions d’intervention des forces de l’ordre. Cela ne dispense évidemment pas de condamner les violences commises contre les policiers, les personnels éducatifs ou les établissements. Mais cela impose de poser une question démocratique élémentaire qui est de s’interroger sur une République démocratique qui traite ainsi de façon autoritaire et non démocratique une mobilisation dont les principaux acteurs sont des mineurs ? Sont sa jeunesse ? Des enfants dont nous pourrions tous être parents ?
Quand l’égalité républicaine devient une question territoriale
Cette question prend une résonance particulière dans les Outre-mer.
Car les lycéens dans les dits outre-mer ne vivent pas exactement la même crise que leurs camarades de l’Hexagone. Ils connaissent d’évidence les mêmes difficultés, mais dans des territoires où certaines d’entre elles sont plus anciennes, plus structurelles et parfois beaucoup plus brutales.
En Guadeloupe, au moins sept lycées étaient concernés le 6 octobre. Les élèves dénoncent notamment la vétusté des bâtiments, les conditions thermiques et les problèmes de remplacement des enseignants. Le recteur lui-même a reconnu la nécessité d’améliorer le remplacement des professeurs et l’organisation des emplois du temps.
À La Réunion, la mobilisation a rapidement concerné 17 des 49 lycées de l’île. Là encore, les revendications mêlent chaleur dans les salles, état des bâtiments, manque d’enseignants et conditions générales de scolarité. La journée du 2 octobre avait donné lieu à 28 interpellations et six policiers blessés.
En Guyane et à Mayotte, les revendications prennent encore une dimension particulière : manque de personnels, classes surchargées, équipements insuffisants, problèmes de sécurité, restauration, sanitaires, transports ou état des bâtiments. Dans certains établissements, les élèves ne réclament donc pas seulement une amélioration du service public : ils demandent que celui-ci fonctionne dans des conditions que l’on considérerait comme ordinaires ailleurs.
C’est là que l’Outre-mer devient une focale essentielle pour comprendre la crise nationale.
Dans l’Hexagone, le lycéen dit : « Mon lycée se dégrade. »
Dans les territoires outre-mer, la revendication peut prendre une autre signification : « Pourquoi les conditions dans lesquelles nous étudions sont-elles si différentes de celles dont bénéficient les autres jeunes de la République ? »
La question scolaire devient alors une question d’égalité territoriale.
Une salle sans ventilation dans un établissement de métropole n’a pas nécessairement la même signification qu’une salle étouffante sous le climat tropical. Un professeur non remplacé n’a pas le même impact dans un territoire où l’offre de formation supérieure est plus limitée et où poursuivre ses études suppose souvent de partir à plusieurs milliers de kilomètres. Un bâtiment vieillissant n’est pas seulement une question de confort lorsqu’il s’inscrit dans une accumulation ancienne de retards d’investissement.
Les mêmes normes administratives peuvent donc produire des situations profondément différentes.
C’est toute la contradiction de l’égalité républicaine qui réapparaît ici. L’État peut garantir les mêmes programmes, les mêmes diplômes et les mêmes règles. Mais l’égalité juridique ne garantit pas nécessairement l’égalité réelle.
Et c’est précisément ce que les lycéens outre-mer semblent rappeler à travers leur mobilisation. Ils ne demandent pas un traitement de faveur, ils demandent que l’égalité proclamée devienne une égalité vécue.
Cette dimension est d’autant plus importante que la réponse policière intervient dans des territoires qui connaissent une histoire sociale particulière. En Martinique, en Guadeloupe, en Guyane, à La Réunion ou à Mayotte, les mobilisations de jeunesse s’inscrivent dans une mémoire collective où la question du rapport à l’État, de la reconnaissance et de l’égalité territoriale est particulièrement sensible. Il serait excessif d’en déduire que toute intervention policière relève d’une stratégie spécifique de répression dans les dits outre-mer. Les faits disponibles ne permettent pas encore une telle conclusion. Mais ils justifient pleinement que l’on compare les dispositifs, les interpellations, les moyens employés et les réponses institutionnelles dans l’Hexagone et dans les territoires dits d’outre-mer.
L’échec d’une politique de colonialité
Car une autre question apparaît alors, celle de savoir pourquoi des adolescents sont obligés de bloquer leur établissement pour que soient enfin discutés les problèmes qui affectent leur scolarité ? On est dans une situation onirique. Le mouvement lycéen révèle ainsi quelque chose de plus profond que la seule crise de l’Éducation nationale. Il met en lumière une crise de la promesse républicaine.
Et l’Outre-mer en constitue peut-être le révélateur le plus sensible, compte-tenu de sa situation de colonialité.
De ce point de vue, les jeunes d’outre-mer ne sont pas à la périphérie de cette mobilisation. Ils en montrent le cœur, à savoir que derrière les revendications sur les professeurs, les bâtiments, les horaires ou l’orientation se trouve une question fondamentale, celle de s’interroger si la République garantit réellement les mêmes possibilités à tous ses enfants, quel que soit le territoire dans lequel ils sont nés.
La crise lycéenne pose donc en définitive une question qui dépasse largement l’École et qui pose plus fondamentalement la question du maintien d’une égalité de principe une égalité de principe lorsque les conditionsconcrètes d’existence, d’éducation et d’avenir demeurent aussi différentes selon les territoires ?
C’est peut-être depuis les Outre-mer que cette question apparaît aujourd’hui avec le plus de netteté.
Pascal Margueritte


