De Clemenceau et Jaurès à Césaire, de Lamine Senghor au dernier livre d’Arturo Escobar, « Un autre possible est possible », de Malcom Ferdinand à Marcellin Nadeau, une même orientation pour retrouver le fil perdu par la Gauche de l’émancipation des peuples… Et il n’est pas anodin que les Journées parlementaires des groupes GDR/CRCE-K au Parlement aient inscrit une réflexion sur la colonialité avec comme participants Marcellin Nadeau, Malcom Ferdinand et Patrick Viveret, ce 30 septembre 2026 au Havre.
Il y a des livres qui arrivent à un moment où ils semblent répondre à une question que l’on ne formulait pas encore tout à fait. Un autre possible est possible, d’Arturo Escobar, est de ceux-là.
Anthropologue colombien, Escobar part d’une proposition apparemment simple sur ce que nous appelons « le réel », mais qui en fait n’est jamais neutre. Nos sociétés, dit-il, ont construit des manières de définir ce qui est possible, raisonnable, moderne, souhaitable. Et ces définitions bornent notre imagination politique. Son concept de « plurivers » désigne ainsi un monde dans lequel plusieurs mondes peuvent tenir ensemble. Non pas simplement plusieurs cultures dans un monde unique, mais bien plusieurs manières de faire monde. Cette proposition est pour nous considérable, tant elle pose à la Gauche une question qu’elle devrait peut-être se poser à nouveau, qui est celle de se demander si son problème n’était pas seulement de ne plus savoir quelle politique mener, mais surtout d’avoir progressivement perdu la capacité d’imaginer plusieurs mondes possibles ?
Le monde unique de la modernité
De fait, pendant longtemps, la Gauche a voulu transformer le monde. Elle contestait le capitalisme, l’exploitation, l’impérialisme, les hiérarchies sociales. Elle parlait surtout d’émancipation parce qu’elle considérait que l’ordre existant n’était ni naturel ni éternel. Et cette histoire est moins linéaire qu’on ne le raconte parfois. La Gauche française fut en effet traversée de contradictions sur la question coloniale. En 1885, par exemple, Georges Clemenceau s’opposa à Jules Ferry et à la justification de la colonisation au nom de la prétendue « civilisation ». Son argumentaire était notamment politique, économique et républicain. Il ne constituait certes pas encore la critique décoloniale que nous connaissons aujourd’hui. Mais il refusait déjà l’idée qu’une puissance puisse s’arroger un droit sur d’autres peuples au nom d’une hiérarchie entre les « races ». Jaurès, de son côté, ne fut pas davantage un penseur anticolonial au sens contemporain du terme, mais son parcours fut complexe et traversé d’évolution, très intéressantes et significatives de sa pensée. Ses interventions contre la politique française au Maroc, notamment en 1907 et 1908, témoignent d’une volonté remarquable de soumettre l’expansion coloniale aux principes de justice, de droit et d’internationalisme qu’il revendiquait. Il faut donc regarder cette histoire sans nostalgie ni mythologie. Car pendant que la Gauche française débattait de la République, de la classe ouvrière et de la colonisation, des hommes colonisés étaient déjà en train de lui poser une question beaucoup plus radicale, celle de l’émancipation. Peut-elle être universelle si elle laisse des peuples en dehors de son universel, demandent-ils ?
Lamine Senghor : quand l’universel rencontre le colonisé
Lamine Senghor est l’un de ceux-là qui rendent cette question impossible à esquiver.
Ancien tirailleur sénégalais, gazé dans les tranchées de Verdun et de la Somme, militant communiste puis figure majeure du mouvement anticolonial, il participe dans les années 1920 à la naissance d’une politique noire autonome, soutenu en cela par Paul Vaillant-Couturier, autre figure emblématique majeure de la Gauche. En 1927, Lamine Senghor devient le premier président de la Ligue de défense de la race nègre, et son parcours est particulièrement révélateur. Il part d’une solidarité internationaliste et de classe, puis se heurte aux limites d’un mouvement ouvrier qui ne prend pas suffisamment en charge le racisme colonial. Et apparaît là une rupture essentielle, la même que constatera Aimé Césaire dans sa « Lettre à Maurice Thorez » en 1956, la même que nous constatons aujourd’hui…
Qu’est-ce à dire ? Que le colonisé ne demande plus seulement à entrer dans l’universel défini par l’Europe, mais qu’il commence à s’interroger sur cet universel ?
Cette question traversera Aimé Césaire, comme Frantz Fanon et, sous d’autres formes, toute la pensée décoloniale actuelle portée par Marcellin Nadeau ou Malcom Ferdinand. L’un des rares à apporter quelque réponse aujourd’hui est sans doute le philosophe Patrick Viveret.
Revenons à Césaire. Il comprendra que la colonisation ne détruit pas seulement des économies ou des institutions mais qu’elle produit essentiellement un rapport au monde dans lequel certains humains peuvent être traités comme des objets, des forces de travail, des populations à administrer, des territoires à exploiter. Autrement dit que la colonisation est aussi une manière de fabriquer le monde. Et c’est ici que Césaire rencontre, à distance, Arturo Escobar.
Césaire ou comment sortir du monde colonial, de la colonialité
Césaire n’a évidemment jamais parlé de « plurivers » comme Escobar. Mais sa pensée permet de comprendre pourquoi cette notion résonne si fortement avec l’histoire antillaise. Le problème colonial n’est en effet pas simplement que les Martiniquais, les Guadeloupéens ou les peuples africains auraient été mal gouvernés par une puissance extérieure. Il est plus profond. Et il consiste en ce que leur monde a été redéfini à partir d’un autre centre. C’est cela la colonialité pour nous. Que la plantation a organisé la terre, le travail, la hiérarchie sociale, les rapports de race et les circulations économiques, qu’elle a produit une manière particulière d’habiter la Terre. C’est précisément ce que Malcom Ferdinand avance aujourd’hui avec la notion d’« habiter colonial ». Dans Une écologie décoloniale, il montre principalement que la crise écologique contemporaine ne peut être séparée de l’histoire coloniale et esclavagiste, que l’exploitation des humains et celle de la nature ont été historiquement liées, et que l’écologie ne peut donc être réduite à la seule protection abstraite d’une planète dont on oublierait les rapports de domination qui ont façonné les sociétés. L’écologie décoloniale pose alors une question redoutable qui est celle de savoir quel monde voulons-nous sauver, et pour qui ?
Escobar et Ferdinand : du monde colonial au plurivers
Les deux pensées se rejoignent là. Ferdinand nous dit qu’il faut se gardera d’une écologie qui prétendrait sauver « la planète » en oubliant ceux que l’histoire coloniale a placés dans la cale du navire. Escobar nous dit, lui, de faire attention à un univers politique qui prétend définir une seule manière légitime de vivre, de produire, de posséder, de connaître et d’habiter. L’un déconstruit l’habiter colonial. L’autre ouvre la possibilité d’un plurivers. Entre les deux, il y a une même intuition qui est de dire que l’émancipation ne consiste pas seulement à redistribuer les richesses dans le monde existant, mais aussi à rendre possible d’autres manières de faire monde.
Voilà peut-être l’une des grandes questions que la Gauche contemporaine a perdues.
C’est ici que l’expérience de Marcellin Nadeau devient politiquement intéressante. Il n’est pas la traduction politique française d’Escobar ou de Ferdinand. Mais son parcours politique fait apparaître, dans la pratique, une problématique qui leur est proche. Élu du nord de la Martinique, ancien maire du Prêcheur et aujourd’hui député du groupe GDR, il a progressivement articulé les questions d’écologie, de souveraineté, de territoire et de justice sociale. Ses travaux parlementaires récents portent notamment sur l’eau, l’énergie, l’assainissement, les sargasses, la souveraineté alimentaire et la reconnaissance juridique des entités naturelles. Son intervention sur l’adhésion de la Martinique à la Caricom est particulièrement révélatrice de son engagement. Il y défend l’idée que la Martinique ne peut pas être pensée seulement comme une « région ultrapériphérique de l’Europe », mais doit être replacée dans son espace historique et géographique caribéen. Il invoque même Césaire pour appeler à réconcilier « la géographie avec l’histoire ». Ce déplacement du regard est fondamental. En effet, Politique, il pourrait simplement demander davantage de crédits pour la Martinique. Non, il va plus loin et s’interroge implicitement sur l’idée consistant à comprendre depuis quel espace penser la Martinique, les Outre-mer ? Depuis Paris ? Depuis Bruxelles ? Depuis l’Hexagone ? Ou depuis la Caraïbe, l’Océan indien, le Pacifique ? La question interpelle la géographie. Elle interpelle aussi l’histoire. Mais elle interpelle d’abord la politique, et comme le propos d’Escobar est aussi ontologique.
Retrouver le fil
Que conclure de tout cela et de ces continuités notamment ? Qu’il est impossible de parler à la place des dits outre-mer, encore moins pour leur expliquer ce qu’ils doivent être ou faire. Plutôt d’essayer de comprendre pourquoi une partie de la Gauche française a cessé de considérer les outre-mer comme une question centrale de son propre projet politique. Et il faut reconnaître qu’il existe là un paradoxe. La Gauche parle de justice sociale, d’écologie, de féminisme, de mondialisation, de discriminations, de démocratie, de souveraineté populaire. Mais elle « tourne désormais à vide », et a parfois du mal à reconnaître que les dits outre-mer constituent précisément des territoires où toutes ces questions se rencontrent. Qu’ils sont héritiers de l’esclavage et de la plantation. Le scandale du chlordécone est un catalyseur. C’est aussi bien histoire coloniale, agricole, sanitaire, environnementale que politique. De même des Sargasses qui font écho au dérèglement climatique, à la vulnérabilité insulaire, à la santé et à la capacité d’action publique, importantes dans les Outre-mer. Quant à l’eau, voilà encore un sujet de colonialité quand on regarde les infrastructures, le territoire, les inégalités et le modèle de développement, qui a permis qu’on en arrive où l’on en est, à savoir qu’en pays développé, on manque cruellement d’eau. Autre question fondamentale que la souveraineté alimentaire, avec une dépendance économique et une capacité de produire localement, organisées structurellement. Enfin, idem des relations infra-caraïbéennes réduites à une peau de chagrin. Non, la Martinique, les Outre-mer ne sont donc pas des questions périphériques.
Nous pensons même qu’elles pourraient être un laboratoire de ce que devrait être une Gauche du XXIe siècle.
Le paradoxe de la périphérie
Voilà peut-être le point aveugle. La France regarde souvent ses outre-mer comme des périphéries auxquelles il faudrait appliquer des politiques adaptées. Mais Escobar nous obligerait à poser une question différente : et si la périphérie avait quelque chose à apprendre au centre ? C’est une inversion intellectuelle. La Martinique, les Outre-mer, ne seraient plus simplement un territoire auquel Paris doit apporter des solutions. Elles deviendraient des territoires depuis lesquels on peut penser autrement la crise écologique, la souveraineté, la dépendance économique, le rapport à la mer, la vulnérabilité climatique, la mémoire coloniale et les formes de démocratie territoriale. C’est exactement ce que signifie, chez Escobar, le déplacement vers le plurivers. Il ne s’agit plus de considérer qu’un seul centre possède la définition du réel et que les périphéries doivent simplement s’y adapter.
Alors se pose in fine la question désormais de la Gauche, d’une Gauche qui aurait oublié son propre mouvement Alors, que reste-t-il de Jaurès ? Que reste-t-il de Lamine Senghor ? Que reste-t-il de Césaire ? Il faudrait demander à la Gauche de retrouver son mouvement intellectuel, en repartant de ceux qui sont dominés pour remettre en question l’ordre qui prétend définir l’universel. C’est peut-être cela, au fond, le fil rouge. Clemenceau contestait l’idée que la République puisse conquérir des peuples au nom d’une prétendue supériorité. Lamine Senghor découvrait que l’internationalisme devait prendre au sérieux la domination raciale et coloniale. Césaire refusait que l’émancipation européenne puisse être séparée de la catastrophe coloniale. Ferdinand montre que l’écologie elle-même doit être décolonisée. Escobar affirme qu’il faut rouvrir le champ du possible et reconnaître la coexistence de plusieurs mondes. Et Nadeau, depuis le nord extrême et déshérité de la Martinique, mais viscéralement accroché aux flancs du volcans de la Montagne Pelée, tente de faire entrer dans le débat parlementaire français des questions qui ne peuvent être comprises si l’on refuse de regarder depuis la Caraïbe. Voilà le fil rouge, la continuité à renouer.
Ces hommes ne disent pas la même chose. Tous interpellent pourtant la Gauche de la même façon en posant non pas la question de savoir si la Gauche française est ou non favorable à la décolonialité, mais plutôt de demander : « Êtes-vous encore capable d’imaginer un monde différent de celui que le système dominant vous présente comme le seul monde possible ? »
C’est cela la vraie question. Si la réponse est oui, alors il faut accepter de regarder autrement les dits outre-mer. Non comme des exceptions. Non comme des problèmes particuliers. Non comme des territoires auxquels il faudrait simplement appliquer davantage de différenciation administrative. Mais comme des vrais lieux de pensée politique. Des lieux depuis lesquels peuvent surgir d’autres conceptions de la souveraineté, de la démocratie, de l’écologie, de la production, du territoire et de la relation au monde. La Gauche pourrait alors redécouvrir quelque chose qu’elle savait autrefois, qui est que l’universel ne se décrète pas depuis un centre, mais se construit dans la rencontre des expériences humaines. Et peut-être même faudrait-il aller encore plus loin. Car l’enjeu d’Escobar dans son livre n’est pas simplement de demander à la Gauche d’intégrer les outre-mer à son logiciel. Il lui demande implicitement de changer de logiciel, de passer d’un monde unique à un plurivers, de passer de l’idée que les périphéries doivent rattraper le centre à celle selon laquelle le centre lui-même peut apprendre des périphéries, de passer d’une écologie qui protège la nature à une politique qui interroge notre manière d’habiter la Terre, enfin de passer d’une République qui administre la diversité à une démocratie capable d’entendre des manières différentes de faire monde.
C’est peut-être là que Césaire, Lamine Senghor, Ferdinand, Escobar et Nadeau se rejoignent. Et c’est peut-être aussi là que se trouve une question décisive pour la Gauche. Pas de savoir comment reconquérir le pouvoir dans le monde tel qu’il est, mais plutôt quel monde elle veut encore être capable d’imaginer. Si elle ne sait plus répondre à cette question, en effet, elle pourra toujours proposer des programmes. Mais elle aura peut-être perdu ce qui faisait historiquement sa raison d’être : la conviction que l’ordre existant n’est jamais le seul monde possible, qu’au bout du monde… commence un autre monde possible.
Pascal Margueritte
