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  • La France dépend-elle de ses périphéries ?

    La France dépend-elle de ses périphéries ?

    Ne plus regarder les Antilles, la Guyane, les océans Indien et Pacifique depuis Paris. Les regarder depuis Fort-de-France, Cayenne, Saint-Denis, Nouméa, Papeete ou Kerguelen. Alors l’Hexagone cesserait peut-être d’apparaître comme le centre naturel de la France ? Il deviendrait ce qu’il est aussi, à savoir l’une des parties d’une France mondiale dont les prétendues périphéries sont parfois les véritables points d’ancrage.

    Le livre s « Tour du monde des terres françaises oubliées » de Bruno Fuligni, paru en 20216 aux éditions du Trésor, puis réédité en cette année 2026 aux éditions Eyrolles, est petit dans son format mais grand par son intérêt. Il rejoint nos idées consistant souligner l’importance centrale des périphéries ou ultra-périphéries pour la France. Des périphéries malheureusement oubliées par la France. 

    C’est vrai de ses dits Outre-mer « constitutionnelles », répertoriées, « officielles » si l’on peut dire. Et c’est encore plus vrai de ses territoires, îles, rochers, lagunes interlopes, parfois même pas répertoriées, oubliés, parfois tout juste administrés dans un sous-bureau dans un couloir diaphanes d’un ministère ou d’une préfecture. Sait-on par exemple que la France partage l’administration d’une île, l’île des Faisans, avec l’Espagne. Pendant six mois, elle est française, mais au 31 décembre à minuit, elle devient espagnol… Ou bien que l’atoll désert de Clipperton dans le Pacifique mexicain, repérée depuis 1711, est française, mais sans aucun titre ni traité, tout en disposant d’un code postal officiel, 98799… Ou que des communes françaises existent en Allemagne intérieure où elle possède même une abbaye, à Wissembourg ; comme une maison dans les îles anglo-normandes, ou un domaine dans la Sainte-Hélène anglaise… Ou même qu’en un temps où le détroit de Bab el-Mandeb a un écho international avec son blocage du commerce international par les Houthis entrainant la montée du prix du pétrole dans le monde, la France a oublié qu’au Yémen elle possède en ce lieu un promontoire rocheux Check-Saïd, ainsi que quelques îles oubliées au large de l’Erythrée (Adulis, Zoula, Dessi, Amfilah, Edd)…Et qu’en revanche, elle a affirmé sa souveraineté sur l’île Julia au large de la Sicile, île qui n’existe plus ; ainsi qu’un récif au large de la Nouvelle-Zélande, l’Ernest-Legouvé, cartographié sur les cartes marines par 35° 12’ de latitude Sud et 150° 35’ de longitude Ouest , mais que l’on ne retrouve plus ! Sans parler des petits îlets Hunther et Matthew, oubliés aussi jusqu’à ce que le Vanuatu les réclame en cette année 2026 ce qui a motivé une intervention virulente du Quai d’Orsay pour rappeler la souveraineté de la France sur ces deux îles qu’elle a rattachées à la Nouvelle-Calédonie… 

    Ce livre sert donc de déclencheur à notre réflexion et à notre propos sur les dits Outre-mer ici. 

    On l’a compris, il nous sert aussi de bascule vers la géopolitique, la mer, la science, l’environnement et surtout cette idée assez forte que la France hexagonale est elle-même, en quelque sorte, dépendante de ses périphéries, dont elle ne sait pourtant que faire. Et cela s’inscrit directement dans la ligne de nos interventions précédentes et constantes sur les « territoires français oubliés », sur les dits Outre-mer délaissés, et sur la nécessité de repenser constitutionnellement le rapport entre l’Hexagone et ces dits Outre-mer.

    Il y a en tout cas quelque chose d’étrange dans la manière dont la France se représente elle-même. 

    Sur les cartes accrochées encore parfois aux murs des écoles, elle apparaît comme un hexagone. Dans les imaginaires collectifs, elle se prolonge parfois par quelques îles connues, plus ou moins, les Antilles, La Réunion, la Guyane, la Nouvelle-Calédonie ou la Polynésie. Et puis, plus rien ou presque. C’est tout juste si l’on sait les situer. Et cela ne choque aucunement un esprit franco-français de situer la Martinique dans le Pacifique ou la Réunion dans l’Atlantique. Pour cet esprit français, la France est d’abord continentale et européenne, oubliant ainsi qu’elle possède plus de terres hors d’Europe qu’en Europe et qu’elle est sans doute l’un des seuls Etats représentés à l’ONU qui soit présent sur tous les océans !

    Donc, la France ne s’arrête pas à l’Hexagone. Et elle ne commence même pas véritablement avec lui.

    C’est d’ailleurs ce que rappelle avec malice Bruno Fuligni dans son Tour du monde des terres françaises oubliées. L’auteur part ainsi à la recherche de ces territoires dont l’existence semble presque relever de la plaisanterie géographique. Chesterfield, Hunter et Matthew, les domaines français de Sainte-Hélène, le Pays Quint, la forêt du Mundat, Floreana ou encore cette mystérieuse île des Démons. Son livre est un inventaire des curiosités de l’histoire française, mais il produit véritablement un effet beaucoup plus sérieux, en nous obligeant en fait à déplacer notre regard. A sortir du rétrécissement intellectuel, politique, économique, moral et social que nous observons en France depuis une quinzaine d’années. De fait en tout cas, la France possède des territoires dont beaucoup de Français ignorent même jusqu’au nom.

    Ce constat n’est d’ailleurs pas nouveau. 

    En 1930, Edgar Aubert de La Rüe publiait Terres françaises inconnues, (dont s’inspire beaucoup nous semble-t-il Bruno Fuligni) consacré notamment aux Kerguelen et aux possessions françaises australes. Près d’un siècle sépare cependant les deux ouvrages. Et si le vocabulaire a changé, les terres sont devenues « oubliées » plutôt qu’« inconnues », mais le paradoxe lui demeure. Et certaines terres françaises sont demeurées si éloignées de la conscience nationale qu’il faut périodiquement les redécouvrir.

    Paradoxes

    Mais il faut aller plus loin que l’anecdote. 

    Ces territoires ne sont pas seulement des reliques d’une histoire impériale ou des curiosités cartographiques. Beaucoup constituent aujourd’hui des points d’appui essentiels de la présence française dans le monde. C’est ici que le regard doit changer. Depuis Paris, une île lointaine paraît périphérique. Depuis l’océan, elle peut devenir un centre. Un rocher presque inhabité peut déterminer un espace maritime immense. Un archipel perdu dans le Pacifique peut donner à la France une présence stratégique à des milliers de kilomètres de l’Europe. Une base scientifique dans les Terres australes peut participer à la connaissance du climat et des océans. Une île des Caraïbes peut placer la France au cœur d’un espace américain et caribéen.

    La périphérie n’est donc périphérique que pour celui qui regarde depuis le centre. Cette inversion du regard est essentielle. 

    Jean-Christophe Gay, dans La France d’outre-mer : Terres éparses, sociétés vivantes, décrit précisément une France dispersée à travers le monde, encore largement méconnue et trop souvent pensée à partir d’un « réseau en étoile » dont la métropole resterait le centre. La deuxième édition de son ouvrage, publiée en 2026 aussi, consacre d’ailleurs un chapitre aux « Centres et périphéries ultramarines ». 

    Or cette représentation devient de moins en moins satisfaisante. Car l’outre-mer n’est pas simplement ce qui reste de la France lorsqu’on a quitté l’Europe. Il constitue l’une des conditions de la dimension mondiale de la France. C’est particulièrement évident lorsqu’on regarde la mer. La France est une puissance européenne, mais elle est aussi une puissance océanique. Son territoire maritime est réparti dans l’Atlantique, les Caraïbes, l’océan Indien, le Pacifique et les espaces australs. Sans ses territoires outre-mer la géographie maritime française serait radicalement différente. Ce sont donc des territoires que l’on dit éloignés qui permettent à la France d’être proche d’une multitude de mondes. Proche de l’Amérique par la Guyane et les Antilles. Proche de l’océan Indien par La Réunion, Mayotte et les Terres australes. Présente dans le Pacifique par la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française et Wallis-et-Futuna. Présente jusque dans les espaces subantarctiques avec les TAAF.

    La France hexagonale possède ainsi une caractéristique assez exceptionnelle. Elle est beaucoup plus grande par ses prolongements maritimes qu’elle ne se l’imagine elle-même.

    La France dépend de ses outre-mer

    Mais il existe un second paradoxe. Nous parlons souvent des outre-mer en termes de dépendance, de dépendance financière, économique, énergétique, ou administrative. Cette réalité existe et elle ne doit évidemment pas être occultée. Jean-Christophe Gay insiste lui-même sur les situations de dépendance économique et sur les déséquilibres qui traversent ces sociétés. Mais l’interdépendance fonctionne dans les deux sens.

    La France dépend aussi de ses outre-mer.

    Elle dépend de leurs espaces maritimes, de leur position géographique, de leurs ressources, de leurs infrastructures stratégiques, de leurs capacités scientifiques, de leur biodiversité, de leur présence dans des régions du monde où l’Hexagone ne serait autrement qu’une puissance extérieure.

    Il faudrait donc peut-être cesser de penser la relation uniquement sous l’angle d’un centre métropolitain qui « aide » des périphéries outre-mer

    La France métropolitaine et les outre-mer forment en effet un ensemble beaucoup plus complexe où chacun possède des ressources dont l’autre ne dispose pas. Cette réalité oblige également à regarder autrement la question de la souveraineté. On parle volontiers de souveraineté nationale à propos des frontières terrestres, de l’armée ou de l’industrie. Mais la souveraineté française est également maritime, scientifique, écologique et géopolitique. Elle s’exerce sur des milliers de kilomètres d’océans et dans des territoires parfois minuscules.

    Une île apparemment insignifiante peut donc compter davantage dans la géopolitique contemporaine qu’une vaste portion de territoire métropolitain.

    Voilà pourquoi les « terres oubliées » de Fuligni ne devraient peut-être pas être regardées comme des curiosités. Elles nous racontent effectivement quelque chose de beaucoup plus profond, et mettent en évidence que la France ne connaît pas encore complètement sa propre géographie, et surtout qu’elle continue de se penser comme une vieille puissance continentale européenne alors qu’elle est aussi une nation caribéenne, amazonienne, africaine, océanienne, indo-océanique et australe.

    Résidus de Puissance, puissances de l’avenir et du monde global

    Et c’est peut-être ici que l’histoire rejoint l’avenir. Les océans seront au cœur des grandes questions du siècle, avec le climat, la biodiversité, les ressources halieutiques, les routes commerciales, les câbles sous-marins, les fonds marins, la recherche scientifique, la surveillance et les rivalités stratégiques. Dans ce nouveau monde, les territoires d’outre-mer ne sont plus seulement les vestiges d’une histoire ancienne. Ils peuvent devenir des points d’appui majeurs pour penser le monde qui vient. 

    Encore faut-il les regarder autrement. 

    Edgar Aubert de La Rüe voulait faire connaître les « terres françaises inconnues ». Bruno Fuligni nous invite aujourd’hui à redécouvrir les « terres françaises oubliées ». Jean-Christophe Gay, lui, nous rappelle qu’il s’agit de sociétés vivantes, complexes et en transformation.

    Entre ces trois regards, près d’un siècle s’est écoulé. Et pourtant une même question demeure, celle de savoir comment une nation peut prétendre connaître son territoire si elle ignore encore une partie de ce qui fait sa puissance ? 

    Peut-être faut-il alors retourner la carte ? 

    Ne plus regarder les Antilles, la Guyane, les océans Indien et Pacifique depuis Paris. Les regarder depuis Fort-de-France, Cayenne, Saint-Denis, Nouméa, Papeete ou Kerguelen. Alors l’Hexagone cesserait peut-être d’apparaître comme le centre naturel de la France ? Il deviendrait ce qu’il est aussi, à savoir l’une des parties d’une France mondiale dont les prétendues périphéries sont parfois les véritables points d’ancrage. Et l’on découvrirait alors un paradoxe que la géographie française a encore du mal à formuler, c’est-à-dire que la France ne possède pas seulement des périphéries, mais surtout qu’elle dépend aussi d’elles.

    Au bout du monde… c’est là que commence le monde.

    Pascal MARGUERITTE

  • ET SI AIMÉ CÉSAIRE NOUS PARLAIT AUJOURD’HUI DE L’OCTROI DE MER, DE LA DETTE ET DE LA VIE CHERE…

    ET SI AIMÉ CÉSAIRE NOUS PARLAIT AUJOURD’HUI DE L’OCTROI DE MER, DE LA DETTE ET DE LA VIE CHERE…

    Parole imaginée d’Aimé Césaire, à partir de ses textes, entretiens et interventions publiques documentées…

    Aujourd’hui, tout le monde parle de l’octroi de mer, de la dette ou de la vie chère, pour critiquer, pour dénoncer, pour se justifier… Et même ceux qui n’ont rien à en dire d’original… Et donc si l’on revenait aussi à Aimé Césaire? Peut-être que lui-aussi pourrait nous en apprendre quelque chose sans doute d’autrement plus intéressant… Et voici ce qu’il pourrait dire peut-être…

    « Martiniquais, Martiniquaises,« 

    Vous m’interrogez aujourd’hui sur l’octroi de mer.

    Vous m’interrogez sur la vie chère, sur les importations, sur la production locale. Vous m’interrogez sur la dette de votre Collectivité territoriale, sur les dépenses publiques, sur la responsabilité des élus. Vous m’interrogez aussi sur la responsabilité de l’État.

    Je vous répondrais d’abord de ne pas vous trompez de question.

    En 1945, lorsque je suis arrivé à l’Assemblée nationale, j’ai parlé d’une Martinique qui avait été enfermée dans une économie héritée du pacte colonial. J’ai dit alors :

    « Si vous voulez que les Antilles et la Martinique se tirent du mauvais pas où les a conduites la vieille politique héritée du pacte colonial, il n’y a qu’un moyen : les équiper. »

    Et j’ajoutais qu’il fallait les équiper « pour qu’elles produisent davantage et à meilleur compte ».

    Ce n’était pas seulement une question d’argent. C’était une question de capacité à produire. Une question de routes, de ports, d’hôpitaux, d’écoles. Une question d’investissement. Une question de travail. Une question de dignité. Je le disais déjà en 1945 qu’il fallait permettre à la Martinique de produire davantage, afin qu’elle cesse d’être structurellement dépendante et qu’elle puisse élever le niveau de vie de sa population. Alors, lorsque vous me demandez aujourd’hui : « Faut-il supprimer l’octroi de mer ? », je vous répondrais mais « Que voulez-vous mettre à sa place ? Car supprimer une taxe n’est pas encore construire une économie. » Si l’octroi de mer renchérit inutilement des produits que la Martinique ne produit pas, alors il faut le dire et le corriger. Mais s’il protège une production martiniquaise, s’il contribue aux ressources des communes et de la Collectivité, s’il permet de financer les équipements nécessaires à la population, alors il faut également le regarder autrement. « Ne faites pas de la fiscalité une religion. Un instrument n’est ni bon ni mauvais en lui-même. Tout dépend de ce que vous en faites ».

    Quel octroi de mer voulons-nous ?

    Aujourd’hui, votre propre collectivité vient de rouvrir le dossier de l’octroi de mer, précisément parce que le dispositif doit être repensé à l’horizon 2030, entre vie chère, production locale et financement des collectivités. Alors je vous poserais une autre question : quel octroi de mer voulons-nous ? Un octroi de mer qui protège indistinctement tout et n’importe quoi ? Non. Un octroi de mer qui frappe le consommateur sans discernement ? Non. Mais peut-être un outil fiscal différencié, pensé à partir des réalités de l’économie martiniquaise. Car je vous ai déjà dit, en 1981, que « si la différence existe, toutes les différences ne sont pas pour autant égales entre elles ». Et c’est pourquoi J’ai demandé alors de « différencier la différence ». Pourquoi ?

    Parce que la Martinique n’est pas la Corrèze. Parce que la Guadeloupe n’est pas la Bretagne. Parce que les Antilles sont des îles situées à des milliers de kilomètres de la France, dans leur environnement américain et caribéen. Et parce qu’une politique économique conçue à Paris pour un territoire continental peut produire ici des effets très différents. Je vous avais même dit en 1981 qu’il pouvait être nécessaire de donner aux assemblées locales une plus grande liberté commerciale et la possibilité de disposer d’instruments tarifaires adaptés à leurs besoins.

    Alors ne me demandez pas si je serais pour ou contre l’octroi de mer. Je serais pour que les Martiniquais puissent décider de l’instrument économique dont ils ont besoin.

    Dette… Quelle dette ? Pourquoi faire ?

    Et maintenant vous me parlez de la dette.

    La dette de votre Collectivité approche le milliard d’euros. Vous avez raison de vous en préoccuper. Une collectivité doit rendre des comptes. Un élu doit rendre des comptes. L’argent public n’est pas l’argent de ceux qui gouvernent. C’est l’argent du peuple. Il faut donc regarder les dépenses. Il faut regarder les choix effectués. Il faut regarder l’efficacité des politiques publiques. Il faut distinguer ce qui relève de l’investissement de ce qui relève du fonctionnement. Mais je vous demanderais aussi de regarder ce que nous avons financé avec cette dette ?

    En 1945, je réclamais déjà l’emprunt pour financer l’équipement de la Martinique. Je demandais des routes, des ports, des écoles, des hôpitaux. Et je contestais les conditions financières imposées à la colonie. Je proposais que l’investissement soit financé à un taux beaucoup plus favorable. Pourquoi ? Parce qu’il y a une différence entre s’endetter pour transformer un pays et s’endetter pour simplement maintenir un système qui ne produit pas suffisamment de ressources.

    Je ne vous dirais donc pas : « La dette est bonne. » Je ne vous dirais pas davantage : « La dette est mauvaise. » Je vous demanderais : « quelle dette ? Pour quoi faire ? Pour quel avenir ? »

    Et je vous demanderais également de ne pas transformer ce débat en procès de la seule Martinique. Oui, les élus ont des responsabilités. Mais l’État en a également. Et l’histoire économique en a aussi. « Vous ne pouvez pas demander aux responsables martiniquais de gérer les conséquences d’une économie structurellement dépendante tout en refusant de regarder les mécanismes qui ont produit cette dépendance. »

    En 1981, je l’avais dit à l’Assemblée nationale : « La deuxième difficulté est d’ordre économique car, dans ce domaine plus encore que dans les autres, la notion de spécificité s’impose. » Et j’avais ajouté que l’économie des Antilles, intégrée sans nuances dans le Marché commun, risquait de devenir ce que j’appelais, avec quelque provocation, une « sous-Europe tropicale ». Je ne disais pas par là que la Martinique devait vivre enfermée sur elle-même. Je disais exactement le contraire. Je voulais qu’elle puisse commercer avec ses voisins. Je voulais qu’elle puisse regarder vers la Caraïbe. Je voulais que ses assemblées puissent participer à la définition de son développement. Je voulais que l’ouverture au monde ne soit pas synonyme de dépendance.

    Vie chère ou sous-Europe tropicale ?

    Alors, si vous voulez réellement combattre la vie chère, ne vous contentez pas de chercher quelle taxe supprimer. 

    « Demandez-vous pourquoi vous importez autant.

    Pourquoi transformez-vous si peu ?

    Pourquoi produisez-vous si peu de ce que vous consommez ?

    Pourquoi votre agriculture ne nourrit-elle pas davantage votre population ?

    Pourquoi votre industrie transforme-t-elle si peu ?

    Pourquoi votre énergie dépend-elle encore autant de l’extérieur ?

    Pourquoi la richesse créée en Martinique ne reste-t-elle pas davantage en Martinique ? »

    Voilà les questions que je vous poserais.

    Car la véritable souveraineté économique ne consiste pas seulement à avoir le pouvoir de taxer. Elle consiste à avoir quelque chose à produire, quelque chose à transformer, quelque chose à échanger et quelque chose à décider.

    Vous me direz peut-être : « Mais Aimé, tu parles comme si nous étions encore en 1945. » Non. Je sais que nous sommes en 2026. Mais je sais aussi que certaines questions changent moins vite que les calendriers. En 1945, je vous demandais de « sortir de l’économie du pacte colonial. » En 1981, je demandais « que l’on reconnaisse la spécificité antillaise. » Et en 1994, je réfléchissais encore à la manière de permettre aux Martiniquais de « rester dans l’ensemble français tout en étant pleinement eux-mêmes. »

    Je ne voulais « ni assimilation aveugle ni isolement. » Je voulais « une relation différente. » Une relation dans laquelle la Martinique ne serait plus simplement administrée, mais capable de participer à la définition de son propre destin.

    En conclusion…

    Alors aujourd’hui, je vous dirais : Ne vous laissez pas enfermer dans le choix entre l’octroi de mer et sa suppression. Ne vous laissez pas enfermer davantage dans le choix entre la dépense publique et l’austérité. Et ne vous laissez pas enfermer dans le choix entre la responsabilité des élus et celle de l’État. 

    Les responsabilités peuvent être multiples. Les solutions aussi. Il faut évidemment rétablir des finances publiques soutenables. Il faut évidemment contrôler la dépense.

    Il faut évidemment rendre des comptes. Mais il faut également investir.

    Produire.

    Former.

    Transformer.

    Échanger avec la Caraïbe.

    Et surtout « décider davantage ici de ce qui peut l’être ici. »

    C’est ce que vous appelez aujourd’hui la subsidiarité.

    Je vous ai parlé autrefois d’une « utopie refondatrice ». Ce mot n’est peut-être pas devenu inutile. Il va de pair avec la subsidiarité. Car une société qui ne fait que gérer ses déficits finit par ne plus savoir quel avenir elle veut construire. La Martinique ne doit pas seulement chercher comment équilibrer ses comptes. Elle doit chercher « comment équilibrer son rapport au monde. Avec la France. » Avec l’Europe. Avec la Caraïbe. Avec elle-même.

    Et si vous me demandiez finalement : « Aimé, que devons-nous faire de l’octroi de mer ? » Je vous répondrais : Transformez-le s’il doit être transformé. Mais « ne supprimez jamais un instrument sans savoir par quel autre instrument vous allez le remplacer. » Et si vous me demandiez : « Que devons-nous faire de la dette ? » Je vous répondrais de la réduire si elle compromet votre avenir. Mais « ne réduisez jamais l’investissement qui permet précisément de construire cet avenir. » Et si vous me demandiez : « Que devons-nous demander à la France ? » Je vous répondrais : « L’égalité, oui. Mais une égalité qui ne soit pas l’uniformité. » Car je l’ai déjà dit : « Si la différence existe, toutes les différences ne sont pas pour autant égales entre elles. » Et si enfin vous me demandiez : « Que devons-nous demander à nous-mêmes ? » Je vous répondrais : davantage.

    « Davantage de responsabilité.

    Davantage de production.

    Davantage d’imagination.

    Davantage de solidarité.

    Davantage de capacité à décider.

    Car l’autonomie véritable n’est pas seulement une affaire de statut. Elle commence le jour où un peuple possède suffisamment de moyens économiques, politiques et culturels pour ne plus subir son destin. Alors seulement nous pourrons dire que nous sommes nous-mêmes, et nous sommes avec les autres.

    Aimé Césaire

    Pcc Pascal Margueritte

    Orientations bibliographiques:

    • Aimé Césaire, discours à l’Assemblée nationale constituante, 20 décembre 1945, sur le budget et l’équipement des Antilles. C’est le texte fondamental pour les passages sur la production, l’équipement, le financement et la sortie du « pacte colonial ».  
    • Aimé Césaire, discours à l’Assemblée nationale, 27 juillet 1981, lors du débat sur la décentralisation. C’est la référence essentielle pour la « différenciation de la différence », la spécificité économique antillaise, la liberté commerciale et le pouvoir des assemblées locales. 
    • Entretien avec Aimé Césaire, Le Monde, 12 avril 1994, 

    Illustration : Aimé Césaire, 1ç novembre 2003, Jean-Baptiste Devaux

    (Toutes les citations entre guillemets sont d’Aimé Césaire)