Parole imaginée d’Aimé Césaire, à partir de ses textes, entretiens et interventions publiques documentées…
Aujourd’hui, tout le monde parle de l’octroi de mer, de la dette ou de la vie chère, pour critiquer, pour dénoncer, pour se justifier… Et même ceux qui n’ont rien à en dire d’original… Et donc si l’on revenait aussi à Aimé Césaire? Peut-être que lui-aussi pourrait nous en apprendre quelque chose sans doute d’autrement plus intéressant… Et voici ce qu’il pourrait dire peut-être…
« Martiniquais, Martiniquaises,«
Vous m’interrogez aujourd’hui sur l’octroi de mer.
Vous m’interrogez sur la vie chère, sur les importations, sur la production locale. Vous m’interrogez sur la dette de votre Collectivité territoriale, sur les dépenses publiques, sur la responsabilité des élus. Vous m’interrogez aussi sur la responsabilité de l’État.
Je vous répondrais d’abord de ne pas vous trompez de question.
En 1945, lorsque je suis arrivé à l’Assemblée nationale, j’ai parlé d’une Martinique qui avait été enfermée dans une économie héritée du pacte colonial. J’ai dit alors :
« Si vous voulez que les Antilles et la Martinique se tirent du mauvais pas où les a conduites la vieille politique héritée du pacte colonial, il n’y a qu’un moyen : les équiper. »
Et j’ajoutais qu’il fallait les équiper « pour qu’elles produisent davantage et à meilleur compte ».
Ce n’était pas seulement une question d’argent. C’était une question de capacité à produire. Une question de routes, de ports, d’hôpitaux, d’écoles. Une question d’investissement. Une question de travail. Une question de dignité. Je le disais déjà en 1945 qu’il fallait permettre à la Martinique de produire davantage, afin qu’elle cesse d’être structurellement dépendante et qu’elle puisse élever le niveau de vie de sa population. Alors, lorsque vous me demandez aujourd’hui : « Faut-il supprimer l’octroi de mer ? », je vous répondrais mais « Que voulez-vous mettre à sa place ? Car supprimer une taxe n’est pas encore construire une économie. » Si l’octroi de mer renchérit inutilement des produits que la Martinique ne produit pas, alors il faut le dire et le corriger. Mais s’il protège une production martiniquaise, s’il contribue aux ressources des communes et de la Collectivité, s’il permet de financer les équipements nécessaires à la population, alors il faut également le regarder autrement. « Ne faites pas de la fiscalité une religion. Un instrument n’est ni bon ni mauvais en lui-même. Tout dépend de ce que vous en faites ».
Quel octroi de mer voulons-nous ?
Aujourd’hui, votre propre collectivité vient de rouvrir le dossier de l’octroi de mer, précisément parce que le dispositif doit être repensé à l’horizon 2030, entre vie chère, production locale et financement des collectivités. Alors je vous poserais une autre question : quel octroi de mer voulons-nous ? Un octroi de mer qui protège indistinctement tout et n’importe quoi ? Non. Un octroi de mer qui frappe le consommateur sans discernement ? Non. Mais peut-être un outil fiscal différencié, pensé à partir des réalités de l’économie martiniquaise. Car je vous ai déjà dit, en 1981, que « si la différence existe, toutes les différences ne sont pas pour autant égales entre elles ». Et c’est pourquoi J’ai demandé alors de « différencier la différence ». Pourquoi ?
Parce que la Martinique n’est pas la Corrèze. Parce que la Guadeloupe n’est pas la Bretagne. Parce que les Antilles sont des îles situées à des milliers de kilomètres de la France, dans leur environnement américain et caribéen. Et parce qu’une politique économique conçue à Paris pour un territoire continental peut produire ici des effets très différents. Je vous avais même dit en 1981 qu’il pouvait être nécessaire de donner aux assemblées locales une plus grande liberté commerciale et la possibilité de disposer d’instruments tarifaires adaptés à leurs besoins.
Alors ne me demandez pas si je serais pour ou contre l’octroi de mer. Je serais pour que les Martiniquais puissent décider de l’instrument économique dont ils ont besoin.
Dette… Quelle dette ? Pourquoi faire ?
Et maintenant vous me parlez de la dette.
La dette de votre Collectivité approche le milliard d’euros. Vous avez raison de vous en préoccuper. Une collectivité doit rendre des comptes. Un élu doit rendre des comptes. L’argent public n’est pas l’argent de ceux qui gouvernent. C’est l’argent du peuple. Il faut donc regarder les dépenses. Il faut regarder les choix effectués. Il faut regarder l’efficacité des politiques publiques. Il faut distinguer ce qui relève de l’investissement de ce qui relève du fonctionnement. Mais je vous demanderais aussi de regarder ce que nous avons financé avec cette dette ?
En 1945, je réclamais déjà l’emprunt pour financer l’équipement de la Martinique. Je demandais des routes, des ports, des écoles, des hôpitaux. Et je contestais les conditions financières imposées à la colonie. Je proposais que l’investissement soit financé à un taux beaucoup plus favorable. Pourquoi ? Parce qu’il y a une différence entre s’endetter pour transformer un pays et s’endetter pour simplement maintenir un système qui ne produit pas suffisamment de ressources.
Je ne vous dirais donc pas : « La dette est bonne. » Je ne vous dirais pas davantage : « La dette est mauvaise. » Je vous demanderais : « quelle dette ? Pour quoi faire ? Pour quel avenir ? »
Et je vous demanderais également de ne pas transformer ce débat en procès de la seule Martinique. Oui, les élus ont des responsabilités. Mais l’État en a également. Et l’histoire économique en a aussi. « Vous ne pouvez pas demander aux responsables martiniquais de gérer les conséquences d’une économie structurellement dépendante tout en refusant de regarder les mécanismes qui ont produit cette dépendance. »
En 1981, je l’avais dit à l’Assemblée nationale : « La deuxième difficulté est d’ordre économique car, dans ce domaine plus encore que dans les autres, la notion de spécificité s’impose. » Et j’avais ajouté que l’économie des Antilles, intégrée sans nuances dans le Marché commun, risquait de devenir ce que j’appelais, avec quelque provocation, une « sous-Europe tropicale ». Je ne disais pas par là que la Martinique devait vivre enfermée sur elle-même. Je disais exactement le contraire. Je voulais qu’elle puisse commercer avec ses voisins. Je voulais qu’elle puisse regarder vers la Caraïbe. Je voulais que ses assemblées puissent participer à la définition de son développement. Je voulais que l’ouverture au monde ne soit pas synonyme de dépendance.
Vie chère ou sous-Europe tropicale ?
Alors, si vous voulez réellement combattre la vie chère, ne vous contentez pas de chercher quelle taxe supprimer.
« Demandez-vous pourquoi vous importez autant.
Pourquoi transformez-vous si peu ?
Pourquoi produisez-vous si peu de ce que vous consommez ?
Pourquoi votre agriculture ne nourrit-elle pas davantage votre population ?
Pourquoi votre industrie transforme-t-elle si peu ?
Pourquoi votre énergie dépend-elle encore autant de l’extérieur ?
Pourquoi la richesse créée en Martinique ne reste-t-elle pas davantage en Martinique ? »
Voilà les questions que je vous poserais.
Car la véritable souveraineté économique ne consiste pas seulement à avoir le pouvoir de taxer. Elle consiste à avoir quelque chose à produire, quelque chose à transformer, quelque chose à échanger et quelque chose à décider.
Vous me direz peut-être : « Mais Aimé, tu parles comme si nous étions encore en 1945. » Non. Je sais que nous sommes en 2026. Mais je sais aussi que certaines questions changent moins vite que les calendriers. En 1945, je vous demandais de « sortir de l’économie du pacte colonial. » En 1981, je demandais « que l’on reconnaisse la spécificité antillaise. » Et en 1994, je réfléchissais encore à la manière de permettre aux Martiniquais de « rester dans l’ensemble français tout en étant pleinement eux-mêmes. »
Je ne voulais « ni assimilation aveugle ni isolement. » Je voulais « une relation différente. » Une relation dans laquelle la Martinique ne serait plus simplement administrée, mais capable de participer à la définition de son propre destin.
En conclusion…
Alors aujourd’hui, je vous dirais : Ne vous laissez pas enfermer dans le choix entre l’octroi de mer et sa suppression. Ne vous laissez pas enfermer davantage dans le choix entre la dépense publique et l’austérité. Et ne vous laissez pas enfermer dans le choix entre la responsabilité des élus et celle de l’État.
Les responsabilités peuvent être multiples. Les solutions aussi. Il faut évidemment rétablir des finances publiques soutenables. Il faut évidemment contrôler la dépense.
Il faut évidemment rendre des comptes. Mais il faut également investir.
Produire.
Former.
Transformer.
Échanger avec la Caraïbe.
Et surtout « décider davantage ici de ce qui peut l’être ici. »
C’est ce que vous appelez aujourd’hui la subsidiarité.
Je vous ai parlé autrefois d’une « utopie refondatrice ». Ce mot n’est peut-être pas devenu inutile. Il va de pair avec la subsidiarité. Car une société qui ne fait que gérer ses déficits finit par ne plus savoir quel avenir elle veut construire. La Martinique ne doit pas seulement chercher comment équilibrer ses comptes. Elle doit chercher « comment équilibrer son rapport au monde. Avec la France. » Avec l’Europe. Avec la Caraïbe. Avec elle-même.
Et si vous me demandiez finalement : « Aimé, que devons-nous faire de l’octroi de mer ? » Je vous répondrais : Transformez-le s’il doit être transformé. Mais « ne supprimez jamais un instrument sans savoir par quel autre instrument vous allez le remplacer. » Et si vous me demandiez : « Que devons-nous faire de la dette ? » Je vous répondrais de la réduire si elle compromet votre avenir. Mais « ne réduisez jamais l’investissement qui permet précisément de construire cet avenir. » Et si vous me demandiez : « Que devons-nous demander à la France ? » Je vous répondrais : « L’égalité, oui. Mais une égalité qui ne soit pas l’uniformité. » Car je l’ai déjà dit : « Si la différence existe, toutes les différences ne sont pas pour autant égales entre elles. » Et si enfin vous me demandiez : « Que devons-nous demander à nous-mêmes ? » Je vous répondrais : davantage.
« Davantage de responsabilité.
Davantage de production.
Davantage d’imagination.
Davantage de solidarité.
Davantage de capacité à décider.
Car l’autonomie véritable n’est pas seulement une affaire de statut. Elle commence le jour où un peuple possède suffisamment de moyens économiques, politiques et culturels pour ne plus subir son destin. Alors seulement nous pourrons dire que nous sommes nous-mêmes, et nous sommes avec les autres.
Aimé Césaire
Pcc Pascal Margueritte
Orientations bibliographiques:
- Aimé Césaire, discours à l’Assemblée nationale constituante, 20 décembre 1945, sur le budget et l’équipement des Antilles. C’est le texte fondamental pour les passages sur la production, l’équipement, le financement et la sortie du « pacte colonial ».
- Aimé Césaire, discours à l’Assemblée nationale, 27 juillet 1981, lors du débat sur la décentralisation. C’est la référence essentielle pour la « différenciation de la différence », la spécificité économique antillaise, la liberté commerciale et le pouvoir des assemblées locales.
- Entretien avec Aimé Césaire, Le Monde, 12 avril 1994,
Illustration : Aimé Césaire, 1ç novembre 2003, Jean-Baptiste Devaux
(Toutes les citations entre guillemets sont d’Aimé Césaire)

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