Auteur : Pascal MARGUERITTE

  • La crise lycéenne outre-mer révèle la crise de l’École et de l’égalité territoriale

    La crise lycéenne outre-mer révèle la crise de l’École et de l’égalité territoriale

    Crise de l’école, crise de l’égalité territoriale 

    Il faut prendre au sérieux la colère des lycéens. Non parce que toute colère serait nécessairement juste dans chacune de ses formes, ni parce que les violences commises contre les personnes ou les biens pourraient être excusées, mais parce qu’une mobilisation de cette ampleur ne naît jamais de rien. Et nous sommes en présence du plus grand mouvement lycéen connu depuis 50 ans…

    Depuis la mi-septembre, des centaines de milliers de jeunes, de parents et d’enseignants ont exprimé, dans l’Hexagone comme dans les Outre-mer, le même sentiment d’une École qui ne garantit plus les conditions permettant à chacun de construire son avenir.

    En faire une stigmatisation sous forme de puérilité supposée ou d’instrumentalisation orchestrée comme l’expriment des contempteurs de bonne conscience sur les réseaux sociaux serait ridicule et aveugle. Nous avons en l’espèce un devoir de vigilance informationnelle. Car soyons francs : qui instrumentalise les classes surchargées ? Qui instrumentalise l’absence de professeurs ? Qui instrumentalise la vétusté des bâtiments ? Qui instrumentalise le fait que des lycéens se passent de déjeuner faute de moyens ? Qui instrumentalise la chaleur dans des salles mal adaptées au climat ? Qui instrumentalise l’inquiétude de jeunes adolescents qui ne voit pas d’avenir devant eux ? Ni LFI, ni Peyi-a, ni les réseaux sociaux !

    On ne peut vouloir disqualifier les revendications des lycéens qui ont conduit les jeunes à se mobiliser en évoquant uniquement la violence. Cette violence aux abords des établissements scolaires doit être condamner certes. Mais elle ne fait pas disparaître pour autant une autre violence qui est celle de la relégation scolaire, de l’inégalité territoriale et du sentiment d’abandon. Les jeunes sont des citoyens en devenir. Ils peuvent commettre des actes répréhensibles, mais ils peuvent aussi porter une parole politique parfaitement légitime. Il faut les respecter. Parler de puérilité c’est être puéril soi-même. N’oublions pas le mot de François Mitterrand en l’espèce : « La jeunesse n’a pas toujours raison, mais ceux qui la critiquent ont toujours tords. »

    La mobilisation des lycéens qui traverse la France depuis la fin septembre n’est pas un simple mouvement de colère adolescente. Partie des établissements populaires de la région parisienne, elle s’est étendue à une grande partie du territoire, jusqu’à concerner plus d’un millier de lycées sur toute la France et sur les dits outre-mer. Le 1er octobre, le ministère de l’Intérieur recensait 1 027 établissements concernés et 1 949 interpellations. Cinq jours plus tard, le nombre d’interpellations dépassait les 6 000. Au 5 octobre, Matignon faisait état de 215 élèves et 715 policiers ou gendarmes blessés ; dix enquêtes avaient été confiées à l’IGPN.

    Au 6 octobre, 891 lycées avaient vu leurs cours totalement ou partiellement suspendus et environ 86 000 manifestants avaient été recensés dans les cortèges de province, auxquels devaient s’ajouter plusieurs dizaines de milliers de personnes à Paris. Les revendications sont connues : manque d’enseignants, classes surchargées, bâtiments dégradés, emplois du temps, orientation, Parcoursup, conditions d’étude.

    Mais la réponse apportée au mouvement mérite elle aussi d’être regardée précisément. Les interpellations se comptent désormais par milliers et plusieurs adolescents ont été grièvement blessés lors d’affrontements avec les forces de l’ordre. Dix enquêtes ont été confiées à l’IGPN. La question n’est pas ici de nier les violences commises par certains manifestants ni les blessures subies par des policiers. Elle est de savoir comment une démocratie doit répondre à une mobilisation dont les principaux acteurs sont des mineurs.

    Et c’est précisément depuis les Outre-mer que cette question prend une dimension particulière.

    Derrière les blocages, les barricades et les affrontements, les revendications sont pourtant remarquablement concrètes. Ce sont le manque d’enseignants, de classes surchargées, d’emplois du temps incohérents, de bâtiments dégradés, de difficultés d’orientation, de pression de Parcoursup. Les lycéens expriment aussi une inquiétude plus profonde qui est celle de ne plus croire que l’École permettra à chacun de construire son avenir dans des conditions équitables.

    Or, la réponse de l’État a rapidement changé de nature. Elle n’a pas été à la hauteur. Après avoir considéré les premières mobilisations comme l’expression de banales revendications lycéennes, le gouvernement a parlé ensuite de « violences urbaines » et mobilisé CRS et gendarmes mobiles. Pour des actions de répressions dures, espérant mater dans l’œuf le mouvement lycéen. Il a fait la même erreur qu’avec les « Gilets jaunes » à partir de novembre 2018 puis en 2019. Et cette évolution du vocabulaire n’est pas anodine. Elle contribue à faire passer au second plan la question initiale qui est de savoir pourquoi une génération de lycéens considère-t-elle aujourd’hui que son École ne lui donne plus les moyens de réussir ? C’est la question que le Gouvernement aurait dû se poser et qu’il a écartée d’un revers de main, toujours avec la même condescendance péremptoire qui est à l’œuvre depuis 2017 en France.

    Mais désormais, les blessures graves de plusieurs adolescents ont encore déplacé le débat. Un lycéen de 15 ans a perdu une main à Lens, un autre a perdu l’usage d’un œil à Tours et plusieurs enquêtes portent désormais sur les conditions d’intervention des forces de l’ordre. Cela ne dispense évidemment pas de condamner les violences commises contre les policiers, les personnels éducatifs ou les établissements. Mais cela impose de poser une question démocratique élémentaire qui est de s’interroger sur une République démocratique qui traite ainsi de façon autoritaire et non démocratique une mobilisation dont les principaux acteurs sont des mineurs ? Sont sa jeunesse ? Des enfants dont nous pourrions tous être parents ?

    Quand l’égalité républicaine devient une question territoriale

    Cette question prend une résonance particulière dans les Outre-mer.

    Car les lycéens dans les dits outre-mer ne vivent pas exactement la même crise que leurs camarades de l’Hexagone. Ils connaissent d’évidence les mêmes difficultés, mais dans des territoires où certaines d’entre elles sont plus anciennes, plus structurelles et parfois beaucoup plus brutales.

    En Martinique, le mouvement a concerné seize établissements au 6 octobre. Dès le 2 octobre, le rectorat recensait douze tentatives de blocage et neuf établissements fortement perturbés. Onze personnes avaient été interpellées, dont sept mineurs. Des tirs de gaz lacrymogène ont été signalés aux abords de plusieurs lycées. Les revendications portent sur les horaires, les emplois du temps, les conditions d’étude, mais aussi sur la chaleur dans les établissements.

    En Guadeloupe, au moins sept lycées étaient concernés le 6 octobre. Les élèves dénoncent notamment la vétusté des bâtiments, les conditions thermiques et les problèmes de remplacement des enseignants. Le recteur lui-même a reconnu la nécessité d’améliorer le remplacement des professeurs et l’organisation des emplois du temps.

    À La Réunion, la mobilisation a rapidement concerné 17 des 49 lycées de l’île. Là encore, les revendications mêlent chaleur dans les salles, état des bâtiments, manque d’enseignants et conditions générales de scolarité. La journée du 2 octobre avait donné lieu à 28 interpellations et six policiers blessés.

    En Guyane et à Mayotte, les revendications prennent encore une dimension particulière : manque de personnels, classes surchargées, équipements insuffisants, problèmes de sécurité, restauration, sanitaires, transports ou état des bâtiments. Dans certains établissements, les élèves ne réclament donc pas seulement une amélioration du service public : ils demandent que celui-ci fonctionne dans des conditions que l’on considérerait comme ordinaires ailleurs.

    C’est là que l’Outre-mer devient une focale essentielle pour comprendre la crise nationale.

    Dans l’Hexagone, le lycéen dit : « Mon lycée se dégrade. »

    Dans les territoires outre-mer, la revendication peut prendre une autre signification : « Pourquoi les conditions dans lesquelles nous étudions sont-elles si différentes de celles dont bénéficient les autres jeunes de la République ? »

    La question scolaire devient alors une question d’égalité territoriale.

    Une salle sans ventilation dans un établissement de métropole n’a pas nécessairement la même signification qu’une salle étouffante sous le climat tropical. Un professeur non remplacé n’a pas le même impact dans un territoire où l’offre de formation supérieure est plus limitée et où poursuivre ses études suppose souvent de partir à plusieurs milliers de kilomètres. Un bâtiment vieillissant n’est pas seulement une question de confort lorsqu’il s’inscrit dans une accumulation ancienne de retards d’investissement.

    Les mêmes normes administratives peuvent donc produire des situations profondément différentes.

    C’est toute la contradiction de l’égalité républicaine qui réapparaît ici. L’État peut garantir les mêmes programmes, les mêmes diplômes et les mêmes règles. Mais l’égalité juridique ne garantit pas nécessairement l’égalité réelle.

    Et c’est précisément ce que les lycéens outre-mer semblent rappeler à travers leur mobilisation. Ils ne demandent pas un traitement de faveur, ils demandent que l’égalité proclamée devienne une égalité vécue.

    Cette dimension est d’autant plus importante que la réponse policière intervient dans des territoires qui connaissent une histoire sociale particulière. En Martinique, en Guadeloupe, en Guyane, à La Réunion ou à Mayotte, les mobilisations de jeunesse s’inscrivent dans une mémoire collective où la question du rapport à l’État, de la reconnaissance et de l’égalité territoriale est particulièrement sensible. Il serait excessif d’en déduire que toute intervention policière relève d’une stratégie spécifique de répression dans les dits outre-mer. Les faits disponibles ne permettent pas encore une telle conclusion. Mais ils justifient pleinement que l’on compare les dispositifs, les interpellations, les moyens employés et les réponses institutionnelles dans l’Hexagone et dans les territoires dits d’outre-mer.

    L’échec d’une politique de colonialité

    Car une autre question apparaît alors, celle de savoir pourquoi des adolescents sont obligés de bloquer leur établissement pour que soient enfin discutés les problèmes qui affectent leur scolarité ? On est dans une situation onirique. Le mouvement lycéen révèle ainsi quelque chose de plus profond que la seule crise de l’Éducation nationale. Il met en lumière une crise de la promesse républicaine.

    Et l’Outre-mer en constitue peut-être le révélateur le plus sensible, compte-tenu de sa situation de colonialité.

    De ce point de vue, les jeunes d’outre-mer ne sont pas à la périphérie de cette mobilisation. Ils en montrent le cœur, à savoir que derrière les revendications sur les professeurs, les bâtiments, les horaires ou l’orientation se trouve une question fondamentale, celle de s’interroger si la République garantit réellement les mêmes possibilités à tous ses enfants, quel que soit le territoire dans lequel ils sont nés.

    La crise lycéenne pose donc en définitive une question qui dépasse largement l’École et qui pose plus fondamentalement la question du maintien d’une égalité de principe une égalité de principe lorsque les conditionsconcrètes d’existence, d’éducation et d’avenir demeurent aussi différentes selon les territoires ?

    C’est peut-être depuis les Outre-mer que cette question apparaît aujourd’hui avec le plus de netteté.

    Pascal Margueritte

  • La Gauche a-t-elle encore plusieurs mondes à imaginer ?

    La Gauche a-t-elle encore plusieurs mondes à imaginer ?

    De Clemenceau et Jaurès à Césaire, de Lamine Senghor au dernier livre d’Arturo Escobar, « Un autre possible est possible », de Malcom Ferdinand à Marcellin Nadeau, une même orientation pour retrouver le fil perdu par la Gauche de l’émancipation des peuples… Et il n’est pas anodin que les Journées parlementaires des groupes GDR/CRCE-K au Parlement aient inscrit une réflexion sur la colonialité avec comme participants Marcellin Nadeau, Malcom Ferdinand et Patrick Viveret, ce 30 septembre 2026 au Havre.

    Il y a des livres qui arrivent à un moment où ils semblent répondre à une question que l’on ne formulait pas encore tout à fait. Un autre possible est possible, d’Arturo Escobar, est de ceux-là.

    Anthropologue colombien, Escobar part d’une proposition apparemment simple sur ce que nous appelons « le réel », mais qui en fait n’est jamais neutre. Nos sociétés, dit-il, ont construit des manières de définir ce qui est possible, raisonnable, moderne, souhaitable. Et ces définitions bornent notre imagination politique. Son concept de « plurivers » désigne ainsi un monde dans lequel plusieurs mondes peuvent tenir ensemble. Non pas simplement plusieurs cultures dans un monde unique, mais bien plusieurs manières de faire monde. Cette proposition est pour nous considérable, tant elle pose à la Gauche une question qu’elle devrait peut-être se poser à nouveau, qui est celle de se demander si son problème n’était pas seulement de ne plus savoir quelle politique mener, mais surtout d’avoir progressivement perdu la capacité d’imaginer plusieurs mondes possibles ?

    Le monde unique de la modernité

    De fait, pendant longtemps, la Gauche a voulu transformer le monde. Elle contestait le capitalisme, l’exploitation, l’impérialisme, les hiérarchies sociales. Elle parlait surtout d’émancipation parce qu’elle considérait que l’ordre existant n’était ni naturel ni éternel. Et cette histoire est moins linéaire qu’on ne le raconte parfois. La Gauche française fut en effet traversée de contradictions sur la question coloniale. En 1885, par exemple, Georges Clemenceau s’opposa à Jules Ferry et à la justification de la colonisation au nom de la prétendue « civilisation ». Son argumentaire était notamment politique, économique et républicain. Il ne constituait certes pas encore la critique décoloniale que nous connaissons aujourd’hui. Mais il refusait déjà l’idée qu’une puissance puisse s’arroger un droit sur d’autres peuples au nom d’une hiérarchie entre les « races ». Jaurès, de son côté, ne fut pas davantage un penseur anticolonial au sens contemporain du terme, mais son parcours fut complexe et traversé d’évolution, très intéressantes et significatives de sa pensée. Ses interventions contre la politique française au Maroc, notamment en 1907 et 1908, témoignent d’une volonté remarquable de soumettre l’expansion coloniale aux principes de justice, de droit et d’internationalisme qu’il revendiquait. Il faut donc regarder cette histoire sans nostalgie ni mythologie. Car pendant que la Gauche française débattait de la République, de la classe ouvrière et de la colonisation, des hommes colonisés étaient déjà en train de lui poser une question beaucoup plus radicale, celle de l’émancipation. Peut-elle être universelle si elle laisse des peuples en dehors de son universel, demandent-ils ?

    Lamine Senghor : quand l’universel rencontre le colonisé

    Lamine Senghor est l’un de ceux-là qui rendent cette question impossible à esquiver.

    Ancien tirailleur sénégalais, gazé dans les tranchées de Verdun et de la Somme, militant communiste puis figure majeure du mouvement anticolonial, il participe dans les années 1920 à la naissance d’une politique noire autonome, soutenu en cela par Paul Vaillant-Couturier, autre figure emblématique majeure de la Gauche. En 1927, Lamine Senghor devient le premier président de la Ligue de défense de la race nègre, et son parcours est particulièrement révélateur. Il part d’une solidarité internationaliste et de classe, puis se heurte aux limites d’un mouvement ouvrier qui ne prend pas suffisamment en charge le racisme colonial. Et apparaît là une rupture essentielle, la même que constatera Aimé Césaire dans sa « Lettre à Maurice Thorez » en 1956, la même que nous constatons aujourd’hui…

    Qu’est-ce à dire ? Que le colonisé ne demande plus seulement à entrer dans l’universel défini par l’Europe, mais qu’il commence à s’interroger sur cet universel ?

    Cette question traversera Aimé Césaire, comme Frantz Fanon et, sous d’autres formes, toute la pensée décoloniale actuelle portée par Marcellin Nadeau ou Malcom Ferdinand. L’un des rares à apporter quelque réponse aujourd’hui est sans doute le philosophe Patrick Viveret.

    Revenons à Césaire. Il comprendra que la colonisation ne détruit pas seulement des économies ou des institutions mais qu’elle produit essentiellement un rapport au monde dans lequel certains humains peuvent être traités comme des objets, des forces de travail, des populations à administrer, des territoires à exploiter. Autrement dit que la colonisation est aussi une manière de fabriquer le monde. Et c’est ici que Césaire rencontre, à distance, Arturo Escobar.

    Césaire ou comment sortir du monde colonial, de la colonialité

    Césaire n’a évidemment jamais parlé de « plurivers » comme Escobar. Mais sa pensée permet de comprendre pourquoi cette notion résonne si fortement avec l’histoire antillaise. Le problème colonial n’est en effet pas simplement que les Martiniquais, les Guadeloupéens ou les peuples africains auraient été mal gouvernés par une puissance extérieure. Il est plus profond. Et il consiste en ce que leur monde a été redéfini à partir d’un autre centre. C’est cela la colonialité pour nous. Que la plantation a organisé la terre, le travail, la hiérarchie sociale, les rapports de race et les circulations économiques, qu’elle a produit une manière particulière d’habiter la Terre. C’est précisément ce que Malcom Ferdinand avance aujourd’hui avec la notion d’« habiter colonial ». Dans Une écologie décoloniale, il montre principalement que la crise écologique contemporaine ne peut être séparée de l’histoire coloniale et esclavagiste, que l’exploitation des humains et celle de la nature ont été historiquement liées, et que l’écologie ne peut donc être réduite à la seule protection abstraite d’une planète dont on oublierait les rapports de domination qui ont façonné les sociétés. L’écologie décoloniale pose alors une question redoutable qui est celle de savoir quel monde voulons-nous sauver, et pour qui ?

    Escobar et Ferdinand : du monde colonial au plurivers

    Les deux pensées se rejoignent là. Ferdinand nous dit qu’il faut se gardera d’une écologie qui prétendrait sauver « la planète » en oubliant ceux que l’histoire coloniale a placés dans la cale du navire. Escobar nous dit, lui, de faire attention à un univers politique qui prétend définir une seule manière légitime de vivre, de produire, de posséder, de connaître et d’habiter. L’un déconstruit l’habiter colonial. L’autre ouvre la possibilité d’un plurivers. Entre les deux, il y a une même intuition qui est de dire que l’émancipation ne consiste pas seulement à redistribuer les richesses dans le monde existant, mais aussi à rendre possible d’autres manières de faire monde.

    Voilà peut-être l’une des grandes questions que la Gauche contemporaine a perdues.

    C’est ici que l’expérience de Marcellin Nadeau devient politiquement intéressante. Il n’est pas la traduction politique française d’Escobar ou de Ferdinand. Mais son parcours politique fait apparaître, dans la pratique, une problématique qui leur est proche. Élu du nord de la Martinique, ancien maire du Prêcheur et aujourd’hui député du groupe GDR, il a progressivement articulé les questions d’écologie, de souveraineté, de territoire et de justice sociale. Ses travaux parlementaires récents portent notamment sur l’eau, l’énergie, l’assainissement, les sargasses, la souveraineté alimentaire et la reconnaissance juridique des entités naturelles. Son intervention sur l’adhésion de la Martinique à la Caricom est particulièrement révélatrice de son engagement. Il y défend l’idée que la Martinique ne peut pas être pensée seulement comme une « région ultrapériphérique de l’Europe », mais doit être replacée dans son espace historique et géographique caribéen. Il invoque même Césaire pour appeler à réconcilier « la géographie avec l’histoire ». Ce déplacement du regard est fondamental. En effet, Politique, il pourrait simplement demander davantage de crédits pour la Martinique. Non, il va plus loin et s’interroge implicitement sur l’idée consistant à comprendre depuis quel espace penser la Martinique, les Outre-mer ? Depuis Paris ? Depuis Bruxelles ? Depuis l’Hexagone ? Ou depuis la Caraïbe, l’Océan indien, le Pacifique ? La question interpelle la géographie. Elle interpelle aussi l’histoire. Mais elle interpelle d’abord la politique, et comme le propos d’Escobar est aussi ontologique.

    Retrouver le fil

    Que conclure de tout cela et de ces continuités notamment ? Qu’il est impossible de parler à la place des dits outre-mer, encore moins pour leur expliquer ce qu’ils doivent être ou faire. Plutôt d’essayer de comprendre pourquoi une partie de la Gauche française a cessé de considérer les outre-mer comme une question centrale de son propre projet politique. Et il faut reconnaître qu’il existe là un paradoxe. La Gauche parle de justice sociale, d’écologie, de féminisme, de mondialisation, de discriminations, de démocratie, de souveraineté populaire. Mais elle « tourne désormais à vide », et a parfois du mal à reconnaître que les dits outre-mer constituent précisément des territoires où toutes ces questions se rencontrent. Qu’ils sont héritiers de l’esclavage et de la plantation. Le scandale du chlordécone est un catalyseur. C’est aussi bien histoire coloniale, agricole, sanitaire, environnementale que politique. De même des Sargasses qui font écho au dérèglement climatique, à la vulnérabilité insulaire, à la santé et à la capacité d’action publique, importantes dans les Outre-mer. Quant à l’eau, voilà encore un sujet de colonialité quand on regarde les infrastructures, le territoire, les inégalités et le modèle de développement, qui a permis qu’on en arrive où l’on en est, à savoir qu’en pays développé, on manque cruellement d’eau. Autre question fondamentale que la souveraineté alimentaire, avec une dépendance économique et une capacité de produire localement, organisées structurellement. Enfin, idem des relations infra-caraïbéennes réduites à une peau de chagrin. Non, la Martinique, les Outre-mer ne sont donc pas des questions périphériques.

    Nous pensons même qu’elles pourraient être un laboratoire de ce que devrait être une Gauche du XXIe siècle.

    Le paradoxe de la périphérie

    Voilà peut-être le point aveugle. La France regarde souvent ses outre-mer comme des périphéries auxquelles il faudrait appliquer des politiques adaptées. Mais Escobar nous obligerait à poser une question différente : et si la périphérie avait quelque chose à apprendre au centre ? C’est une inversion intellectuelle. La Martinique, les Outre-mer, ne seraient plus simplement un territoire auquel Paris doit apporter des solutions. Elles deviendraient des territoires depuis lesquels on peut penser autrement la crise écologique, la souveraineté, la dépendance économique, le rapport à la mer, la vulnérabilité climatique, la mémoire coloniale et les formes de démocratie territoriale. C’est exactement ce que signifie, chez Escobar, le déplacement vers le plurivers. Il ne s’agit plus de considérer qu’un seul centre possède la définition du réel et que les périphéries doivent simplement s’y adapter.

    Alors se pose in fine la question désormais de la Gauche, d’une Gauche qui aurait oublié son propre mouvement Alors, que reste-t-il de Jaurès ? Que reste-t-il de Lamine Senghor ? Que reste-t-il de Césaire ? Il faudrait demander à la Gauche de retrouver son mouvement intellectuel, en repartant de ceux qui sont dominés pour remettre en question l’ordre qui prétend définir l’universel. C’est peut-être cela, au fond, le fil rouge. Clemenceau contestait l’idée que la République puisse conquérir des peuples au nom d’une prétendue supériorité. Lamine Senghor découvrait que l’internationalisme devait prendre au sérieux la domination raciale et coloniale. Césaire refusait que l’émancipation européenne puisse être séparée de la catastrophe coloniale. Ferdinand montre que l’écologie elle-même doit être décolonisée. Escobar affirme qu’il faut rouvrir le champ du possible et reconnaître la coexistence de plusieurs mondes. Et Nadeau, depuis le nord extrême et déshérité de la Martinique,  mais viscéralement accroché aux flancs du volcans de la Montagne Pelée, tente de faire entrer dans le débat parlementaire français des questions qui ne peuvent être comprises si l’on refuse de regarder depuis la Caraïbe. Voilà le fil rouge, la continuité à renouer.

    Ces hommes ne disent pas la même chose. Tous interpellent pourtant la Gauche de la même façon en posant non pas la question de savoir si la Gauche française est ou non favorable à la décolonialité, mais plutôt de demander : « Êtes-vous encore capable d’imaginer un monde différent de celui que le système dominant vous présente comme le seul monde possible ? »

    C’est cela la vraie question. Si la réponse est oui, alors il faut accepter de regarder autrement les dits outre-mer. Non comme des exceptions. Non comme des problèmes particuliers. Non comme des territoires auxquels il faudrait simplement appliquer davantage de différenciation administrative. Mais comme des vrais lieux de pensée politique. Des lieux depuis lesquels peuvent surgir d’autres conceptions de la souveraineté, de la démocratie, de l’écologie, de la production, du territoire et de la relation au monde. La Gauche pourrait alors redécouvrir quelque chose qu’elle savait autrefois, qui est que l’universel ne se décrète pas depuis un centre, mais se construit dans la rencontre des expériences humaines. Et peut-être même faudrait-il aller encore plus loin. Car l’enjeu d’Escobar dans son livre n’est pas simplement de demander à la Gauche d’intégrer les outre-mer à son logiciel. Il lui demande implicitement de changer de logiciel, de passer d’un monde unique à un plurivers, de passer de l’idée que les périphéries doivent rattraper le centre à celle selon laquelle le centre lui-même peut apprendre des périphéries, de passer d’une écologie qui protège la nature à une politique qui interroge notre manière d’habiter la Terre, enfin de passer d’une République qui administre la diversité à une démocratie capable d’entendre des manières différentes de faire monde.

    C’est peut-être là que Césaire, Lamine Senghor, Ferdinand, Escobar et Nadeau se rejoignent. Et c’est peut-être aussi là que se trouve une question décisive pour la Gauche. Pas de savoir comment reconquérir le pouvoir dans le monde tel qu’il est, mais plutôt quel monde elle veut encore être capable d’imaginer. Si elle ne sait plus répondre à cette question, en effet, elle pourra toujours proposer des programmes. Mais elle aura peut-être perdu ce qui faisait historiquement sa raison d’être : la conviction que l’ordre existant n’est jamais le seul monde possible, qu’au bout du monde… commence un autre monde possible.

    Pascal Margueritte

  • La France dépend-elle de ses périphéries ?

    La France dépend-elle de ses périphéries ?

    Ne plus regarder les Antilles, la Guyane, les océans Indien et Pacifique depuis Paris. Les regarder depuis Fort-de-France, Cayenne, Saint-Denis, Nouméa, Papeete ou Kerguelen. Alors l’Hexagone cesserait peut-être d’apparaître comme le centre naturel de la France ? Il deviendrait ce qu’il est aussi, à savoir l’une des parties d’une France mondiale dont les prétendues périphéries sont parfois les véritables points d’ancrage.

    Le livre s « Tour du monde des terres françaises oubliées » de Bruno Fuligni, paru en 20216 aux éditions du Trésor, puis réédité en cette année 2026 aux éditions Eyrolles, est petit dans son format mais grand par son intérêt. Il rejoint nos idées consistant souligner l’importance centrale des périphéries ou ultra-périphéries pour la France. Des périphéries malheureusement oubliées par la France. 

    C’est vrai de ses dits Outre-mer « constitutionnelles », répertoriées, « officielles » si l’on peut dire. Et c’est encore plus vrai de ses territoires, îles, rochers, lagunes interlopes, parfois même pas répertoriées, oubliés, parfois tout juste administrés dans un sous-bureau dans un couloir diaphanes d’un ministère ou d’une préfecture. Sait-on par exemple que la France partage l’administration d’une île, l’île des Faisans, avec l’Espagne. Pendant six mois, elle est française, mais au 31 décembre à minuit, elle devient espagnol… Ou bien que l’atoll désert de Clipperton dans le Pacifique mexicain, repérée depuis 1711, est française, mais sans aucun titre ni traité, tout en disposant d’un code postal officiel, 98799… Ou que des communes françaises existent en Allemagne intérieure où elle possède même une abbaye, à Wissembourg ; comme une maison dans les îles anglo-normandes, ou un domaine dans la Sainte-Hélène anglaise… Ou même qu’en un temps où le détroit de Bab el-Mandeb a un écho international avec son blocage du commerce international par les Houthis entrainant la montée du prix du pétrole dans le monde, la France a oublié qu’au Yémen elle possède en ce lieu un promontoire rocheux Check-Saïd, ainsi que quelques îles oubliées au large de l’Erythrée (Adulis, Zoula, Dessi, Amfilah, Edd)…Et qu’en revanche, elle a affirmé sa souveraineté sur l’île Julia au large de la Sicile, île qui n’existe plus ; ainsi qu’un récif au large de la Nouvelle-Zélande, l’Ernest-Legouvé, cartographié sur les cartes marines par 35° 12’ de latitude Sud et 150° 35’ de longitude Ouest , mais que l’on ne retrouve plus ! Sans parler des petits îlets Hunther et Matthew, oubliés aussi jusqu’à ce que le Vanuatu les réclame en cette année 2026 ce qui a motivé une intervention virulente du Quai d’Orsay pour rappeler la souveraineté de la France sur ces deux îles qu’elle a rattachées à la Nouvelle-Calédonie… 

    Ce livre sert donc de déclencheur à notre réflexion et à notre propos sur les dits Outre-mer ici. 

    On l’a compris, il nous sert aussi de bascule vers la géopolitique, la mer, la science, l’environnement et surtout cette idée assez forte que la France hexagonale est elle-même, en quelque sorte, dépendante de ses périphéries, dont elle ne sait pourtant que faire. Et cela s’inscrit directement dans la ligne de nos interventions précédentes et constantes sur les « territoires français oubliés », sur les dits Outre-mer délaissés, et sur la nécessité de repenser constitutionnellement le rapport entre l’Hexagone et ces dits Outre-mer.

    Il y a en tout cas quelque chose d’étrange dans la manière dont la France se représente elle-même. 

    Sur les cartes accrochées encore parfois aux murs des écoles, elle apparaît comme un hexagone. Dans les imaginaires collectifs, elle se prolonge parfois par quelques îles connues, plus ou moins, les Antilles, La Réunion, la Guyane, la Nouvelle-Calédonie ou la Polynésie. Et puis, plus rien ou presque. C’est tout juste si l’on sait les situer. Et cela ne choque aucunement un esprit franco-français de situer la Martinique dans le Pacifique ou la Réunion dans l’Atlantique. Pour cet esprit français, la France est d’abord continentale et européenne, oubliant ainsi qu’elle possède plus de terres hors d’Europe qu’en Europe et qu’elle est sans doute l’un des seuls Etats représentés à l’ONU qui soit présent sur tous les océans !

    Donc, la France ne s’arrête pas à l’Hexagone. Et elle ne commence même pas véritablement avec lui.

    C’est d’ailleurs ce que rappelle avec malice Bruno Fuligni dans son Tour du monde des terres françaises oubliées. L’auteur part ainsi à la recherche de ces territoires dont l’existence semble presque relever de la plaisanterie géographique. Chesterfield, Hunter et Matthew, les domaines français de Sainte-Hélène, le Pays Quint, la forêt du Mundat, Floreana ou encore cette mystérieuse île des Démons. Son livre est un inventaire des curiosités de l’histoire française, mais il produit véritablement un effet beaucoup plus sérieux, en nous obligeant en fait à déplacer notre regard. A sortir du rétrécissement intellectuel, politique, économique, moral et social que nous observons en France depuis une quinzaine d’années. De fait en tout cas, la France possède des territoires dont beaucoup de Français ignorent même jusqu’au nom.

    Ce constat n’est d’ailleurs pas nouveau. 

    En 1930, Edgar Aubert de La Rüe publiait Terres françaises inconnues, (dont s’inspire beaucoup nous semble-t-il Bruno Fuligni) consacré notamment aux Kerguelen et aux possessions françaises australes. Près d’un siècle sépare cependant les deux ouvrages. Et si le vocabulaire a changé, les terres sont devenues « oubliées » plutôt qu’« inconnues », mais le paradoxe lui demeure. Et certaines terres françaises sont demeurées si éloignées de la conscience nationale qu’il faut périodiquement les redécouvrir.

    Paradoxes

    Mais il faut aller plus loin que l’anecdote. 

    Ces territoires ne sont pas seulement des reliques d’une histoire impériale ou des curiosités cartographiques. Beaucoup constituent aujourd’hui des points d’appui essentiels de la présence française dans le monde. C’est ici que le regard doit changer. Depuis Paris, une île lointaine paraît périphérique. Depuis l’océan, elle peut devenir un centre. Un rocher presque inhabité peut déterminer un espace maritime immense. Un archipel perdu dans le Pacifique peut donner à la France une présence stratégique à des milliers de kilomètres de l’Europe. Une base scientifique dans les Terres australes peut participer à la connaissance du climat et des océans. Une île des Caraïbes peut placer la France au cœur d’un espace américain et caribéen.

    La périphérie n’est donc périphérique que pour celui qui regarde depuis le centre. Cette inversion du regard est essentielle. 

    Jean-Christophe Gay, dans La France d’outre-mer : Terres éparses, sociétés vivantes, décrit précisément une France dispersée à travers le monde, encore largement méconnue et trop souvent pensée à partir d’un « réseau en étoile » dont la métropole resterait le centre. La deuxième édition de son ouvrage, publiée en 2026 aussi, consacre d’ailleurs un chapitre aux « Centres et périphéries ultramarines ». 

    Or cette représentation devient de moins en moins satisfaisante. Car l’outre-mer n’est pas simplement ce qui reste de la France lorsqu’on a quitté l’Europe. Il constitue l’une des conditions de la dimension mondiale de la France. C’est particulièrement évident lorsqu’on regarde la mer. La France est une puissance européenne, mais elle est aussi une puissance océanique. Son territoire maritime est réparti dans l’Atlantique, les Caraïbes, l’océan Indien, le Pacifique et les espaces australs. Sans ses territoires outre-mer la géographie maritime française serait radicalement différente. Ce sont donc des territoires que l’on dit éloignés qui permettent à la France d’être proche d’une multitude de mondes. Proche de l’Amérique par la Guyane et les Antilles. Proche de l’océan Indien par La Réunion, Mayotte et les Terres australes. Présente dans le Pacifique par la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française et Wallis-et-Futuna. Présente jusque dans les espaces subantarctiques avec les TAAF.

    La France hexagonale possède ainsi une caractéristique assez exceptionnelle. Elle est beaucoup plus grande par ses prolongements maritimes qu’elle ne se l’imagine elle-même.

    La France dépend de ses outre-mer

    Mais il existe un second paradoxe. Nous parlons souvent des outre-mer en termes de dépendance, de dépendance financière, économique, énergétique, ou administrative. Cette réalité existe et elle ne doit évidemment pas être occultée. Jean-Christophe Gay insiste lui-même sur les situations de dépendance économique et sur les déséquilibres qui traversent ces sociétés. Mais l’interdépendance fonctionne dans les deux sens.

    La France dépend aussi de ses outre-mer.

    Elle dépend de leurs espaces maritimes, de leur position géographique, de leurs ressources, de leurs infrastructures stratégiques, de leurs capacités scientifiques, de leur biodiversité, de leur présence dans des régions du monde où l’Hexagone ne serait autrement qu’une puissance extérieure.

    Il faudrait donc peut-être cesser de penser la relation uniquement sous l’angle d’un centre métropolitain qui « aide » des périphéries outre-mer

    La France métropolitaine et les outre-mer forment en effet un ensemble beaucoup plus complexe où chacun possède des ressources dont l’autre ne dispose pas. Cette réalité oblige également à regarder autrement la question de la souveraineté. On parle volontiers de souveraineté nationale à propos des frontières terrestres, de l’armée ou de l’industrie. Mais la souveraineté française est également maritime, scientifique, écologique et géopolitique. Elle s’exerce sur des milliers de kilomètres d’océans et dans des territoires parfois minuscules.

    Une île apparemment insignifiante peut donc compter davantage dans la géopolitique contemporaine qu’une vaste portion de territoire métropolitain.

    Voilà pourquoi les « terres oubliées » de Fuligni ne devraient peut-être pas être regardées comme des curiosités. Elles nous racontent effectivement quelque chose de beaucoup plus profond, et mettent en évidence que la France ne connaît pas encore complètement sa propre géographie, et surtout qu’elle continue de se penser comme une vieille puissance continentale européenne alors qu’elle est aussi une nation caribéenne, amazonienne, africaine, océanienne, indo-océanique et australe.

    Résidus de Puissance, puissances de l’avenir et du monde global

    Et c’est peut-être ici que l’histoire rejoint l’avenir. Les océans seront au cœur des grandes questions du siècle, avec le climat, la biodiversité, les ressources halieutiques, les routes commerciales, les câbles sous-marins, les fonds marins, la recherche scientifique, la surveillance et les rivalités stratégiques. Dans ce nouveau monde, les territoires d’outre-mer ne sont plus seulement les vestiges d’une histoire ancienne. Ils peuvent devenir des points d’appui majeurs pour penser le monde qui vient. 

    Encore faut-il les regarder autrement. 

    Edgar Aubert de La Rüe voulait faire connaître les « terres françaises inconnues ». Bruno Fuligni nous invite aujourd’hui à redécouvrir les « terres françaises oubliées ». Jean-Christophe Gay, lui, nous rappelle qu’il s’agit de sociétés vivantes, complexes et en transformation.

    Entre ces trois regards, près d’un siècle s’est écoulé. Et pourtant une même question demeure, celle de savoir comment une nation peut prétendre connaître son territoire si elle ignore encore une partie de ce qui fait sa puissance ? 

    Peut-être faut-il alors retourner la carte ? 

    Ne plus regarder les Antilles, la Guyane, les océans Indien et Pacifique depuis Paris. Les regarder depuis Fort-de-France, Cayenne, Saint-Denis, Nouméa, Papeete ou Kerguelen. Alors l’Hexagone cesserait peut-être d’apparaître comme le centre naturel de la France ? Il deviendrait ce qu’il est aussi, à savoir l’une des parties d’une France mondiale dont les prétendues périphéries sont parfois les véritables points d’ancrage. Et l’on découvrirait alors un paradoxe que la géographie française a encore du mal à formuler, c’est-à-dire que la France ne possède pas seulement des périphéries, mais surtout qu’elle dépend aussi d’elles.

    Au bout du monde… c’est là que commence le monde.

    Pascal MARGUERITTE

  • ET SI AIMÉ CÉSAIRE NOUS PARLAIT AUJOURD’HUI DE L’OCTROI DE MER, DE LA DETTE ET DE LA VIE CHERE…

    ET SI AIMÉ CÉSAIRE NOUS PARLAIT AUJOURD’HUI DE L’OCTROI DE MER, DE LA DETTE ET DE LA VIE CHERE…

    Parole imaginée d’Aimé Césaire, à partir de ses textes, entretiens et interventions publiques documentées…

    Aujourd’hui, tout le monde parle de l’octroi de mer, de la dette ou de la vie chère, pour critiquer, pour dénoncer, pour se justifier… Et même ceux qui n’ont rien à en dire d’original… Et donc si l’on revenait aussi à Aimé Césaire? Peut-être que lui-aussi pourrait nous en apprendre quelque chose sans doute d’autrement plus intéressant… Et voici ce qu’il pourrait dire peut-être…

    « Martiniquais, Martiniquaises,« 

    Vous m’interrogez aujourd’hui sur l’octroi de mer.

    Vous m’interrogez sur la vie chère, sur les importations, sur la production locale. Vous m’interrogez sur la dette de votre Collectivité territoriale, sur les dépenses publiques, sur la responsabilité des élus. Vous m’interrogez aussi sur la responsabilité de l’État.

    Je vous répondrais d’abord de ne pas vous trompez de question.

    En 1945, lorsque je suis arrivé à l’Assemblée nationale, j’ai parlé d’une Martinique qui avait été enfermée dans une économie héritée du pacte colonial. J’ai dit alors :

    « Si vous voulez que les Antilles et la Martinique se tirent du mauvais pas où les a conduites la vieille politique héritée du pacte colonial, il n’y a qu’un moyen : les équiper. »

    Et j’ajoutais qu’il fallait les équiper « pour qu’elles produisent davantage et à meilleur compte ».

    Ce n’était pas seulement une question d’argent. C’était une question de capacité à produire. Une question de routes, de ports, d’hôpitaux, d’écoles. Une question d’investissement. Une question de travail. Une question de dignité. Je le disais déjà en 1945 qu’il fallait permettre à la Martinique de produire davantage, afin qu’elle cesse d’être structurellement dépendante et qu’elle puisse élever le niveau de vie de sa population. Alors, lorsque vous me demandez aujourd’hui : « Faut-il supprimer l’octroi de mer ? », je vous répondrais mais « Que voulez-vous mettre à sa place ? Car supprimer une taxe n’est pas encore construire une économie. » Si l’octroi de mer renchérit inutilement des produits que la Martinique ne produit pas, alors il faut le dire et le corriger. Mais s’il protège une production martiniquaise, s’il contribue aux ressources des communes et de la Collectivité, s’il permet de financer les équipements nécessaires à la population, alors il faut également le regarder autrement. « Ne faites pas de la fiscalité une religion. Un instrument n’est ni bon ni mauvais en lui-même. Tout dépend de ce que vous en faites ».

    Quel octroi de mer voulons-nous ?

    Aujourd’hui, votre propre collectivité vient de rouvrir le dossier de l’octroi de mer, précisément parce que le dispositif doit être repensé à l’horizon 2030, entre vie chère, production locale et financement des collectivités. Alors je vous poserais une autre question : quel octroi de mer voulons-nous ? Un octroi de mer qui protège indistinctement tout et n’importe quoi ? Non. Un octroi de mer qui frappe le consommateur sans discernement ? Non. Mais peut-être un outil fiscal différencié, pensé à partir des réalités de l’économie martiniquaise. Car je vous ai déjà dit, en 1981, que « si la différence existe, toutes les différences ne sont pas pour autant égales entre elles ». Et c’est pourquoi J’ai demandé alors de « différencier la différence ». Pourquoi ?

    Parce que la Martinique n’est pas la Corrèze. Parce que la Guadeloupe n’est pas la Bretagne. Parce que les Antilles sont des îles situées à des milliers de kilomètres de la France, dans leur environnement américain et caribéen. Et parce qu’une politique économique conçue à Paris pour un territoire continental peut produire ici des effets très différents. Je vous avais même dit en 1981 qu’il pouvait être nécessaire de donner aux assemblées locales une plus grande liberté commerciale et la possibilité de disposer d’instruments tarifaires adaptés à leurs besoins.

    Alors ne me demandez pas si je serais pour ou contre l’octroi de mer. Je serais pour que les Martiniquais puissent décider de l’instrument économique dont ils ont besoin.

    Dette… Quelle dette ? Pourquoi faire ?

    Et maintenant vous me parlez de la dette.

    La dette de votre Collectivité approche le milliard d’euros. Vous avez raison de vous en préoccuper. Une collectivité doit rendre des comptes. Un élu doit rendre des comptes. L’argent public n’est pas l’argent de ceux qui gouvernent. C’est l’argent du peuple. Il faut donc regarder les dépenses. Il faut regarder les choix effectués. Il faut regarder l’efficacité des politiques publiques. Il faut distinguer ce qui relève de l’investissement de ce qui relève du fonctionnement. Mais je vous demanderais aussi de regarder ce que nous avons financé avec cette dette ?

    En 1945, je réclamais déjà l’emprunt pour financer l’équipement de la Martinique. Je demandais des routes, des ports, des écoles, des hôpitaux. Et je contestais les conditions financières imposées à la colonie. Je proposais que l’investissement soit financé à un taux beaucoup plus favorable. Pourquoi ? Parce qu’il y a une différence entre s’endetter pour transformer un pays et s’endetter pour simplement maintenir un système qui ne produit pas suffisamment de ressources.

    Je ne vous dirais donc pas : « La dette est bonne. » Je ne vous dirais pas davantage : « La dette est mauvaise. » Je vous demanderais : « quelle dette ? Pour quoi faire ? Pour quel avenir ? »

    Et je vous demanderais également de ne pas transformer ce débat en procès de la seule Martinique. Oui, les élus ont des responsabilités. Mais l’État en a également. Et l’histoire économique en a aussi. « Vous ne pouvez pas demander aux responsables martiniquais de gérer les conséquences d’une économie structurellement dépendante tout en refusant de regarder les mécanismes qui ont produit cette dépendance. »

    En 1981, je l’avais dit à l’Assemblée nationale : « La deuxième difficulté est d’ordre économique car, dans ce domaine plus encore que dans les autres, la notion de spécificité s’impose. » Et j’avais ajouté que l’économie des Antilles, intégrée sans nuances dans le Marché commun, risquait de devenir ce que j’appelais, avec quelque provocation, une « sous-Europe tropicale ». Je ne disais pas par là que la Martinique devait vivre enfermée sur elle-même. Je disais exactement le contraire. Je voulais qu’elle puisse commercer avec ses voisins. Je voulais qu’elle puisse regarder vers la Caraïbe. Je voulais que ses assemblées puissent participer à la définition de son développement. Je voulais que l’ouverture au monde ne soit pas synonyme de dépendance.

    Vie chère ou sous-Europe tropicale ?

    Alors, si vous voulez réellement combattre la vie chère, ne vous contentez pas de chercher quelle taxe supprimer. 

    « Demandez-vous pourquoi vous importez autant.

    Pourquoi transformez-vous si peu ?

    Pourquoi produisez-vous si peu de ce que vous consommez ?

    Pourquoi votre agriculture ne nourrit-elle pas davantage votre population ?

    Pourquoi votre industrie transforme-t-elle si peu ?

    Pourquoi votre énergie dépend-elle encore autant de l’extérieur ?

    Pourquoi la richesse créée en Martinique ne reste-t-elle pas davantage en Martinique ? »

    Voilà les questions que je vous poserais.

    Car la véritable souveraineté économique ne consiste pas seulement à avoir le pouvoir de taxer. Elle consiste à avoir quelque chose à produire, quelque chose à transformer, quelque chose à échanger et quelque chose à décider.

    Vous me direz peut-être : « Mais Aimé, tu parles comme si nous étions encore en 1945. » Non. Je sais que nous sommes en 2026. Mais je sais aussi que certaines questions changent moins vite que les calendriers. En 1945, je vous demandais de « sortir de l’économie du pacte colonial. » En 1981, je demandais « que l’on reconnaisse la spécificité antillaise. » Et en 1994, je réfléchissais encore à la manière de permettre aux Martiniquais de « rester dans l’ensemble français tout en étant pleinement eux-mêmes. »

    Je ne voulais « ni assimilation aveugle ni isolement. » Je voulais « une relation différente. » Une relation dans laquelle la Martinique ne serait plus simplement administrée, mais capable de participer à la définition de son propre destin.

    En conclusion…

    Alors aujourd’hui, je vous dirais : Ne vous laissez pas enfermer dans le choix entre l’octroi de mer et sa suppression. Ne vous laissez pas enfermer davantage dans le choix entre la dépense publique et l’austérité. Et ne vous laissez pas enfermer dans le choix entre la responsabilité des élus et celle de l’État. 

    Les responsabilités peuvent être multiples. Les solutions aussi. Il faut évidemment rétablir des finances publiques soutenables. Il faut évidemment contrôler la dépense.

    Il faut évidemment rendre des comptes. Mais il faut également investir.

    Produire.

    Former.

    Transformer.

    Échanger avec la Caraïbe.

    Et surtout « décider davantage ici de ce qui peut l’être ici. »

    C’est ce que vous appelez aujourd’hui la subsidiarité.

    Je vous ai parlé autrefois d’une « utopie refondatrice ». Ce mot n’est peut-être pas devenu inutile. Il va de pair avec la subsidiarité. Car une société qui ne fait que gérer ses déficits finit par ne plus savoir quel avenir elle veut construire. La Martinique ne doit pas seulement chercher comment équilibrer ses comptes. Elle doit chercher « comment équilibrer son rapport au monde. Avec la France. » Avec l’Europe. Avec la Caraïbe. Avec elle-même.

    Et si vous me demandiez finalement : « Aimé, que devons-nous faire de l’octroi de mer ? » Je vous répondrais : Transformez-le s’il doit être transformé. Mais « ne supprimez jamais un instrument sans savoir par quel autre instrument vous allez le remplacer. » Et si vous me demandiez : « Que devons-nous faire de la dette ? » Je vous répondrais de la réduire si elle compromet votre avenir. Mais « ne réduisez jamais l’investissement qui permet précisément de construire cet avenir. » Et si vous me demandiez : « Que devons-nous demander à la France ? » Je vous répondrais : « L’égalité, oui. Mais une égalité qui ne soit pas l’uniformité. » Car je l’ai déjà dit : « Si la différence existe, toutes les différences ne sont pas pour autant égales entre elles. » Et si enfin vous me demandiez : « Que devons-nous demander à nous-mêmes ? » Je vous répondrais : davantage.

    « Davantage de responsabilité.

    Davantage de production.

    Davantage d’imagination.

    Davantage de solidarité.

    Davantage de capacité à décider.

    Car l’autonomie véritable n’est pas seulement une affaire de statut. Elle commence le jour où un peuple possède suffisamment de moyens économiques, politiques et culturels pour ne plus subir son destin. Alors seulement nous pourrons dire que nous sommes nous-mêmes, et nous sommes avec les autres.

    Aimé Césaire

    Pcc Pascal Margueritte

    Orientations bibliographiques:

    • Aimé Césaire, discours à l’Assemblée nationale constituante, 20 décembre 1945, sur le budget et l’équipement des Antilles. C’est le texte fondamental pour les passages sur la production, l’équipement, le financement et la sortie du « pacte colonial ».  
    • Aimé Césaire, discours à l’Assemblée nationale, 27 juillet 1981, lors du débat sur la décentralisation. C’est la référence essentielle pour la « différenciation de la différence », la spécificité économique antillaise, la liberté commerciale et le pouvoir des assemblées locales. 
    • Entretien avec Aimé Césaire, Le Monde, 12 avril 1994, 

    Illustration : Aimé Césaire, 1ç novembre 2003, Jean-Baptiste Devaux

    (Toutes les citations entre guillemets sont d’Aimé Césaire)

  • Martinique, l’île-refuge d’une Europe en perdition

    Martinique, l’île-refuge d’une Europe en perdition

    Et si l’on regardait la Seconde Guerre mondiale depuis la Martinique plutôt que depuis l’Europe ? Une constellation de livres et de films permet de redécouvrir une histoire étonnante. C’est celle de milliers d’Européens qui, fuyant Vichy, le nazisme et les persécutions, trouvèrent dans la colonie française des Caraïbes une improbable porte de sortie. Une histoire de bateaux, de ports, de visas, mais aussi de rencontres entre des mondes qui ne se connaissaient pas.

    Il suffit parfois d’aligner quelques titres pour faire apparaître une histoire cachée. Les Bateaux de l’espoir le livre qu’Éric Jennings vient de faire paraitre en français en cette année 2026 ldans sa nouvelle édition, le permet (éditions Harvard University Press, 2018, Escape from Vichy. The Refugee Exodus to the French Caribbean, CNRS Editions, Les bateaux de l’espoir. Vichy, les réfugiés et la filière martiniquaise, Paris 2020, CNRS Editions, Biblis, Paris 2026) 

    Il évoque pour nous sans doute sans le vouloir des lectures, des images, des souvenirs, des conversations avec Aimé Césaire. C’est ainsi Capitaine d’Adrien Bosc, Transit d’Anna Seghers, Martinique, charmeuse de serpents d’André Breton, les Carnets de Victor Serge, Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss, le récit mémoriel d’Helena Benítez sur sa vie d’épouse avec Wifredo Lam, et, au cinéma, de vieux souvenirs de cinémathèque qui nous reviennent comme Casablanca et surtout Le Port de l’angoisse avec Humphrey Bogart, première impression personnelle d’une Martinique fantasmée, qui défilent dans notre esprit.

    Ils ne racontent pas tous la même chose, certes, mais ils se répondent, et font écho à notre imaginaire. Tous, à leur manière, parlent en effet d’un monde qui se défait, d’hommes et de femmes jetés sur les routes et les mers, de ports où l’on attend un visa, d’îles qui deviennent des refuges, de frontières qui se ferment et de rencontres improbables entre des cultures. Peut-être nous identifions-nous involontairement à notre exil volontaire et notre jeunesse tropicalisée. Toutes proportions gardées. Car, au fond, au centre de toute cette géographie de l’exil, il y a certes nous, mais d’abord un personnage magnifique, la Martinique.

    Bateaux de l’espoir ?

    De quoi parle le très bon livre du Canadien Eric Jennings ? Entre la débâcle de 1940 et la fin de 1941, de ces quelque 5 000 hommes, femmes et enfants qui gagnèrent ainsi la Martinique depuis Marseille. Juifs, républicains espagnols, socialistes, antinazis, artistes, écrivains, intellectuels. Et parmi eux Anna Seghers, Victor Serge, mais aussi d’autres figures qui allaient marquer durablement la littérature, la pensée et les arts du XXe siècle. Mais aussi quelques « békés » rentrant dans leur île tropicale ou quelques fonctionnaires nommés par Vichy rejoignant leur poste.

    L’un des épisodes les plus emblématiques est cependant celui du Capitaine-Paul-Lemerle. Le 24 mars 1941, le navire quitte Marseille. À son bord, des inconnus appelés à devenir des célébrités dans les années d’après-guerre. André Breton, Claude Lévi-Strauss, Anna Seghers, Victor Serge, Wifredo Lam et quantité d’anonymes. La BnF résume admirablement cette étrange cargaison humaine en disant que ce sont des réprouvés de Vichy, des républicains espagnols, des juifs et apatrides, des artistes et des savants, tous emportés vers la Martinique. Pour fuir le régime antisémite, anti communiste ou anti-nazi. Le bateau devient alors une métaphore., sublimée par la rencontre du surréaliste André Breton et du chantre de la négritude, Aimé Césaire, tous deux poètes et communistes.

    Mais au-delà de cette rencontre improbable comme pouvait l’être celle de Goethe et de Napoléon en leur temps, c’est aussi la rencontre d’une Europe entière en transit dans une Martinique redevenue cette fois centrale et non plus des marges de l’Empire. C’est le mot d’Anna Seghers. Dans Transit, qu’elle écrit, Marseille est une ville où les réfugiés ne vivent plus vraiment mais ne sont pas encore partis. Ils attendent des papiers, un visa, une place sur un bateau. Ces intellectuels  ne possèdent plus qu’une identité administrative fragile, suspendue au bon vouloir d’un consulat. Ils ne sont plus rien. Pour eux, la Martinique n’est pas seulement la terre de l’espoir, mais celle de leur renouveau possible.

    Casablanca, quelques années plus tard, donnera à cette situation une dimension mythologique. Dans ce film de Michael Curtiz, le café de Rick devient le théâtre de cette humanité de passage, interlope,  où ceux qui ont fui l’Europe cherchent le moyen de gagner Lisbonne et, au-delà, l’Amérique. Mais ce que montre l’histoire martiniquaise est plus complexe. Car l’île-refuge est aussi une île sous Vichy. Et la majorité des réfugiés qui arrivent en Martinique sont immédiatement réinternés par les autorités coloniales, qui redoutent cet afflux de migrants douteux et rebelles. La filière martiniquaise fut donc à la fois une voie de secours et un espace de contrôle. Jennings insiste également sur le rôle ultérieur des autorités américaines dans sa fermeture. Voilà le paradoxe. Des Européens fuient une Europe devenue dangereuse et trouvent refuge dans une colonie française administrée par le régime de Vichy. Mais l’histoire ne s’arrête pas à ce paradoxe politique. Elle devient une histoire de rencontres. André Breton arrive avec son regard de surréaliste. Dans Martinique, charmeuse de serpents, l’île qu’il décrit cesse d’être une simple escale. Elle devient une expérience poétique. Victor Serge, quant à lui, enregistre dans ses Carnets l’expérience beaucoup plus concrète de l’exilé marqué par la fatigue, l’attente, la famille, l’incertitude, l’angoisse. Lévi-Strauss emporte autre chose de son passage, comme une interrogation sur le regard occidental et sur les sociétés humaines. Il ne sait plus où est le centre et où est la périphérie, où est la civilisation et où sont les sauvages. Et peut-être à l’inverse de ce qu’on imagine. Wifredo Lam, lui, poursuit son chemin fantasmagorique vers Cuba. Le récit d’Helena Benítez prolonge cette géographie de l’exil au-delà de la Martinique. Ainsi se dessine une autre carte du monde.

    Marseille, Martinique, Cuba, Amérique du Nord.

    Ce n’est plus seulement une fuite européenne. C’est une circulation transatlantique. Et c’est peut-être ici que la Martinique doit reprendre sa place dans le récit. Car l’île n’est pas seulement le décor tropical dans lequel débarquent quelques écrivains célèbres. Elle est aussi un lieu de confrontation entre plusieurs histoires, celle de l’Europe en guerre, celle de la France de Vichy, celle du monde colonial et celle de la Caraïbe. Les réfugiés européens découvrent alors une société qui possède sa propre histoire, ses propres dominations, ses propres aspirations. Ils vont notamment rencontrer les milieux de la Négritude et Aimé Césaire. Jennings fait de ces rencontres l’un des axes importants de son enquête. Il a raison, car c’est un moment intellectuellement vertigineux. Ceux qui fuient l’oppression découvrent qu’ils ne sont pas les seuls à vivre sous une domination. Choc, interrogation, remise en question ? Oui. Ils viennent d’une Europe qui prétend représenter la civilisation et découvrent, dans une colonie française, un autre visage de cette même civilisation. La rencontre ne produit évidemment pas une compréhension immédiate et parfaite. Mais elle ouvre des passages entre des mondes qui jusque-là s’ignoraient. 

    C’est peut-être cela, au fond, que racontent tous ces livres et ces films. Pas seulement l’exil. Mais surtout la transformation du regard par le déplacement. Le réfugié devient voyageur. Le voyageur devient observateur. L’artiste rencontre une autre esthétique. L’intellectuel découvre une autre histoire. Et le territoire que l’on croyait périphérique devient soudain central. Il faut alors regarder Casablanca et surtout Le Port de l’angoisse autrement. Dans Casablanca, on cherche à partir. Mais dans Le Port de l’angoisse, dont l’action se situe précisément en Martinique en 1942, on cherche à faire passer des hommes engagés dans la Résistance. Deux ports, deux faces d’une même guerre. Dans le premier, la liberté est au bout du voyage. Dans le second, elle passe par la clandestinité. Et dans les deux cas, le port est cet étrange endroit où les destins individuels rencontrent la grande histoire. 

    La Martinique, carrefour du monde

    Cette histoire ancienne n’est d’ailleurs pas sans résonance aujourd’hui. Jennings souligne lui-même combien les peurs suscitées alors par une supposée « cinquième colonne » parmi les réfugiés font écho aux inquiétudes contemporaines autour des migrations. Il ne s’agit évidemment pas de confondre les situations historiques. Les contextes, les causes des migrations et les régimes politiques sont différents. Mais une question demeure : que faisons-nous des hommes et des femmes qui arrivent parce qu’un monde leur est devenu inhabitable ? La filière martiniquaise rappelle surtout que les outre-mer ne sont pas des marges de l’histoire nationale. Ils peuvent en être des carrefours. En 1940-1941, la Martinique fut l’un des points de passage d’une Europe qui s’effondrait vers un monde américain qui s’ouvrait. Elle fut à la fois colonie, frontière, refuge, lieu d’internement et espace de rencontres. C’est pourquoi cette histoire mérite d’être relue aujourd’hui depuis Fort-de-France plutôt que depuis Paris. Car pendant quelques mois, l’Europe est venue chercher sa liberté sous les tropiques. 

    Et l’île qui semblait être au bout du monde se trouvait, en réalité, au milieu du monde.

    Au bout du monde… c’est là qu’un nouveau monde est possible.

    Pascal Margueritte

  • L’écologie à l’épreuve de ses contradictions

    L’écologie à l’épreuve de ses contradictions

    À propos d’ « Urgence politique, nécessité écologique » de Lucile Schmid (PUF-Mars 2026)[i]

    L’écologie traverse une crise politique. Voilà qui est devenu presque banal à dire aujourd’hui tant les exemples sont a priori criants. Et d’autant plus remarquables à l’approche des échéances électorales présidentielles de 2027. Encore faut-il en prendre la mesure exacte, et c’est précisément l’intérêt du livre de Lucile Schmid, « Urgence politique, nécessité écologique » paru cette année 2026 aux PUF, qui refuse toutes simplifications de bon (ou de mauvais) aloi de circonstances. 

    Loin d’opposer de façon abstraite écologie et démocratie, son livre – dont au passage on apprécie la clarté d’exposition et le style délié – met au jour une série de tensions internes qui empêchent encore l’écologie de devenir un principe structurant du politique. On sent que Lucile Schmid vit ce psychodrame de l’intérieur, et que l’objet de ce livre est aussi pour elle une sorte de catharsis. Elle ne se résout pas à imaginer un « nouveau monde politique » dominés par l’extrême droite et ses idées. Elle veut encore croire au projet d’une « écologie majoritaire ». « Il n’y a pas à balancer, dit-elle. L’écologie doit devenir majoritaire ».[1] Elle demande d’imaginer une rupture pour porter l’écologie au pouvoir qui nécessiterait d’esquisser une diplomatie écologique, un budget écologique, une politique migratoire écologiste, une justice écologique. Elle va même jusqu’à solliciter un réexamen de certains des principes fondateurs de la construction européenne, le libre-échange et la libre concurrence avec une approche écologique.[2] Elle aspire aussi à une incarnation de la démarche écologique, un peu comme François Mitterrand a pu l’être pour la Gauche progressiste des années 1970. Bref, Lucile Schmid ne désespère pas « à y croire et le faire ».[3]

    Pourtant, son ouvrage n’est pas un manifeste, ni une exhorte, c’est plutôt un diagnostic construit et méthodique qui décrit presque une cartographie des blocages contemporains. L’auteur, et c’est un exploit, a su prendre la distanciation nécessaire pour apporter de la pesanteur à son propos.

    Pour une écologie majoritaire

    Le diagnostic se révèle par sa structure, en quatre temps, qui dévoile une logique implacable. 

    Le premier chapitre, consacré à « l’écologie contre le peuple », part d’un constat rarement assumé d’ailleurs avec autant de clarté chez les écologistes qui établit que l’écologie suscite défiance et résistance. À travers les figures de « l’écologie punitive », de la « cyclothymie politique » ou d’une « société contre elle-même », Lucile Schmid décrit là un malentendu profond. L’écologie apparaît tour à tour comme contrainte injuste, comme injonction morale ou bien comme menace sociale. Elle peine à se traduire en horizon désirable. 

    Ce diagnostic établi comme un dépit amoureux par Lucile Schmid n’est pas sans rappeler les analyses de Pierre Rosanvallon sur la crise de la légitimité démocratique ou la difficulté à produire un horizon commun.[4] Il y a matière à réflexion.

    Le deuxième chapitre toutefois inverse la focale et se veut plus révolté et combatif. Fini le désabusement. C’est « la politique contre l’écologie » et l’autrice, là, ne se contente pas de dénoncer l’aveuglement des gouvernants, elle s’insurge contre les formes mêmes du jeu politique contemporain. Inique. On reconnaît là l’autrice, femme par ailleurs d’action et de conviction dans ses combats personnels. La voilà qui dénonce le « culte du chef », la marginalité persistante des partis écologistes, la tentation radicale de certains activismes, ou encore la fragilité du Pacte vert européen qui, mis bout à bout, composent selon elle un paysage instable. L’écologie n’est pas seulement rejetée par ses contempteurs, elle est aussi elle-même incapable de s’imposer durablement. 

    Ce double constat, celui de la défiance populaire et celui de la faiblesse stratégique, donne au livre une tonalité plus critique qu’il n’y paraît d’abord. Loin d’un apparent conformisme de précaution, Lucile Schmid construit même une pensée qu’on aurait pu ne pas imaginer chez elle, de rupture. 

    Et dans ce registre, elle est particulièrement convaincante.

    Démocratie et écologie

    C’est dans ce contexte qui se construit dans l’essai comme une dramaturgie de théâtre classique, avec rebondissements, que s’ouvre le troisième moment, sans doute le plus décisif, « démocratie et écologie, un nouvel espace-temps ». Lucile Schmid y propose une relecture des expériences récentes, COP, conventions citoyennes, mobilisation des chercheurs, initiatives locales, perçues comme autant de tentatives pour recomposer les échelles du politique. La question devient alors celle de la temporalité. L’autrice se demande comment articuler le long terme des transformations écologiques avec le quotidien des pratiques sociales et le rythme des institutions ? On retrouve ici, en filigrane, une interrogation proche de celle déjà formulée par Bruno Latour sur la nécessité de redéfinir les cadres du politique à l’ère des interdépendances terrestres.[5] Mais Lucile Schmid concrétise cette problématique. L’écologie ne peut plus être pensée selon elle dans les catégories classiques de l’action publique. Elle exige un déplacement des formes mêmes de la décision. Une rupture donc ?

    Le dernier chapitre, consacré aux « bifurcations », est celui que nous avons le plus apprécié tant il ouvre sur une série d’inflexions possibles, pragmatiques et sensibles. Bifurcations ! Donc pas rupture mais contournement plus subtil… Qu’est-ce à dire ? Il ne s’agit dans la pensée schmidienne ni de réforme marginale ni de rupture révolutionnaire, mais de changements d’orientation capables de reconfigurer progressivement le système politique et social. 

    L’écologie apparaît alors comme une ligne de tension permanente, appelant à des ajustements continus plutôt qu’à un basculement unique et drastique.

    Bifurcations

    De fait, une telle démarche se distingue des approches qui inscrivent la crise écologique dans une histoire plus longue de la modernité. 

    Les approches décoloniales ont notamment insisté déjà sur le lien entre destruction du vivant, expansion coloniale et hiérarchisation des mondes dans une forme de temps long de type braudélien. Dans Nous sommes la Nature (2024)[6] par exemple, nous avons tenté de montrer avec Marcellin Nadeau que l’écologie ne pouvait être pleinement pensée sans un déplacement historique et épistémique, allant même jusqu’à affirmer que le stade suprême du capitalisme était la colonisation. 

    À cet égard, le livre de Schmid adopte une autre stratégie, d’approche, plus intérieure, plus essentielle. Tout en étant curieuse et sensible à notre démarche décoloniale de prise de (dé)conscience, elle travaille de son côté moins à décentrer le regard qu’à réparer les médiations politiques existantes en interne. 

    Deux chemins sensibles qui, dans leurs différences, tendent cependant peut-être vers le même but. Refonder une écologie humaine, sociale et humaniste. Il y a du Patrick Viveret chez Lucile Schmid. Non pas à remettre l’Homme dans la Nature, mais à être la Nature lui-même.

    La divergence, si elle est nette, n’est toutefois pas totale. Car en plaçant au cœur de son analyse la question du contrat social écologique par exemple, à l’instar de Bruno Latour, Lucile Schmid reconnaît elle aussi que l’écologie engage à une transformation du commun. Et sous des langages différents, c’est une même intuition qui affleure et chez elle et chez nous certainement, qui consiste fondamentalement à considérer que la crise écologique est une crise des relations, relations entre citoyens et institutions, relations entre sociétés et milieux de vie, relations entre présent et futur, relations entre centres et périphéries, relations entre colonialités et peuples dominés, relations entre homme et nature. 

    L’écologie cesse dans cette approche novatrice d’être un domaine d’observation critique pour devenir une épreuve du politique lui-même. Et la séquence de sécheresse et d’incendies massifs de l’été 2026 nous le montre. Quatre ans après les incendies du Sud-Ouest de la France, aucune leçon n’a été tirée par le gouvernement, ni aucune politique massive de prévention et de lutte impulsée. Au grand dam des pompiers eux-mêmes, révoltés et finalement grévistes sans réponses, bien qu’ils soient les premiers à exposer leurs vies aux risques naturels.

    C’est ici que peut s’esquisser légitimement peut-être une discussion sympathique, plus qu’une critique. La force du livre de Lucile Schmid est de poser des questions, beaucoup de questions, et c’est rare de nos jours, en décrivant notamment avec précision les blocages contemporains et en refusant aussi les illusions d’une solution simple. Mais son pari, qui semble être celui d’un dépassement démocratique de ces tensions multiples, laisse ouverte précisément une autre question elle majeure pour nous. Les institutions héritées peuvent-elles réellement absorber une transformation dont elles ont, en partie, produit les conditions ? 

    À vouloir inscrire l’écologie dans la continuité du politique, voire même à la faire « bifurquer », ne risque-t-on pas d’en atténuer la portée transformatrice ? Il y a du Camus des « Justes » dans cette question, ou plutôt de l’ « homme révolté ».

    Urgence décoloniale

    La question, cependant, bien qu’elle soit vitale pour nous, n’invalide pourtant pas le projet porté par l’autrice. Elle en constitue peut-être même le point de tension le plus fécond et le plus porteur d’avenir. Entre réforme et déplacement, continuité et rupture, bifurcation et décolonialité, l’écologie politique cherche encore à n’en pas douter sa forme. Mais le livre de Lucile Schmid participe de cette recherche intellectuelle vivifiante de sens en lui donnant une cohérence et une lisibilité nouvelles. Il contribue ainsi, à sa manière, à doter l’écologie d’une colonne vertébrale. Et il y a là urgence ! Il ne s’agit là non pas d’un programme clos, mais d’une articulation de conflits, de temporalités et d’échelles à intégrer pour devenir opérants.

    Reste il est vrai que cette colonne vertébrale demeure instable. Et c’est peut-être là que se joue l’essentiel. L’écologie ne se contente plus de s’ajouter au politique, elle est politique tout en déplaçant les lignes et tout en ne sachant pas encore pleinement dans quel corps institutionnel s’inscrire. Entre bifurcations possibles et inerties persistantes, elle demeure suspendue, non comme une faiblesse, mais comme une question ouverte. Où atterrir ? 

    La clé est peut-être in fine à rechercher chez Lucile Schmid, qui nous parle dans toutes ses bifurcations politiques et intellectuelles, d’une bifurcation différente, personnelle, sensible, notamment lorsqu’elle évoque son enfance en Nouvelle-Calédonie, en Indonésie et au Vietnam auprès d’un père botaniste dans les forêts tropicales et en brousse. 

    Regarder, revenir à ces images, dit-elle, « c’est se demander ce qui a disparu, ce qui s’est éteint, ce que nous ne verrons plus… Éteindre la nature, c’est nous arracher à nous-mêmes… Pourrons-nous vivre dans un monde sans baleines ». Là est la question. Et elle y répond avec émotion : « bifurquer oui, mais pas seulement pour un coup d’éclat… (Mais) pour que la Nature ne meure pas ».[7]

    Aimé Césaire, comme Lucile Schmid peut-être, nous disait qu’il se verrait bien réincarner en un arbre, le fromager, aux puissantes racines et à la canopée luxuriante, capable de résister aux plus instables séismes ou aux plus violents ouragans des Antilles. Car, disait-il, comme l’arbre résilient, il faut comprendre que « nous sommes la Nature ».

    Pascal Margueritte


    [i] Lucile Schmid est experte auprès de la « Fondation Jean-Jaurès », haute fonctionnaire, « énarque » de la promotion Montaigne, présidente du cercle de réflexion et d’action « La Fabrique écologique », vice-présidente de la « Fondation pour l’écologie », présidente du prix du roman d’écologie, membre du comité de rédaction de la revue « Esprit » et éditorialiste au journal « La croix ».

    [1] P.188

    [2] P. 200

    [3] P.204

    [4] Pierre Rosanvallon, « La légitimité démocratique. Les théories de l’intérêt général », revue « Humanisme »,

    2009,1, n°284, pp. 14-15 ; et « La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance », éditions du Seuil, Paris, 2006.

    [5] Bruno Latour, « Où atterrir ? Comment s’orienter en politique », éditions La Découverte, Paris, 2017, pp. 115-125.

    [6] Sur ces perspectives, voir notamment Arturo Escobar, « Sentir-penser avec la Terre. Une écologie au-delà de l’Occident », éditions du seuil, Paris 2018 ; et Pascal Margueritte et Marcellin Nadeau, « Nous sommes la Nature ! Écologie, colonialité et liberté des peuples », éditions Idem, Paris, 2024.

    [7] P.207-208


  • Sargasses : du ramassage à la valorisation, enfin un changement de méthode

    Sargasses : du ramassage à la valorisation, enfin un changement de méthode

    Photo : Echouage de sargasses à l’anse Trabaud, Martinique, Patrice78500 – Wikimedia Commons – CC BY-SA 4.0.

    Au Marigot, en Martinique, ce jeudi 10 septembre, un Forum des solutions consacré aux sargasses a voulu regarder le problème autrement. Il faut saluer cette initiative et son innovation. Même si on peut s’étonner que ni l’Etat ni les médias n’y aient prêtés une grande attention. Ce qui en dit long sur leur implication pour investir une problématique qui constituera sans doute dans les années à venir un scandale aussi symptomatique que celui du chlordécone en France. Là encore peut s’observer une forme éloquente de colonialité…

    Organisée par la mairie du Marigot et le député du Nord de la Martinique, Marcellin Nadeau, la rencontre a pourtant réuni autour d’une même question des élus, des acteurs de terrain, des porteurs d’initiatives et des spécialistes, avec comme finalité de s’interroger pour savoir comment ne plus seulement subir les sargasses aux Antilles et en Martinique notamment, mais apprendre à les collecter, les traiter et, lorsque cela est possible, les valoriser ?

    La question peut sembler technique. Elle est en réalité profondément politique et c’est en ce sens qu’elle nous intéresse.

    Depuis plus d’une décennie, les populations des côtes martiniquaises vivent au rythme d’échouages massifs qui affectent leur santé, leur environnement, leur habitat et leurs activités économiques à un niveau majeur. Les épisodes de forte concentration d’hydrogène sulfuré et d’ammoniac ont transformé ce phénomène marin en problème sanitaire durable. C’est un risque majeur qui ne peut être traité comme l’a fait la Préfecture de Martinique ces derniers jours dans un petit bureau avec quelques fonctionnaires mêmes volontaires. 

    Pourtant, en janvier dernier encore, Marcellin Nadeau interpellait avec vigueur le Gouvernement à l’Assemblée nationale sur cette question en soulignant que certaines populations vivent une grande partie de l’année avec des niveaux de gaz préoccupants, demandant même une exonération de taxe foncière pour les riverains victimes du phénomène. Par de réponse.

    En fait, le problème n’est pas seulement celui de l’urgence. C’est surtout celui d’une politique publique qui, trop longtemps, a consisté à ramasser, transporter, stocker et recommencer. ET à demander aux communes littorales de le faire, tandis que le gouvernement se contentait d’égréner les plan sargasses, 1, puis 2, et maintenant 3… toujours avec la même risible efficacité.

    Dans ce contexte, intervient donc le « Forum des solutions du Marigot », qui marque précisément une volonté louable d’élus martiniquais de sortir de ce cercle vicieux.

    Il ne s’agit évidemment pas pour ce Forum de prétendre que les sargasses constituent soudain une ressource miraculeuse. Leur collecte et leur traitement comportent des difficultés sanitaires, techniques, environnementales et économiques considérables. Mais il devient nécessaire d’examiner toutes les possibilités avec de nouvelles techniques de ramassage, des équipements adaptés enfin adaptés, un traitement approprié, un séchage et une transformation sécurisées, une récupération de matières, et une production de matériaux ou d’autres usages susceptibles d’être développés localement.

    Cette approche qui a au moins le mérite enfin d’exister est importante parce qu’elle inverse la perspective. Les sargasses ne sont plus seulement considérées comme une nuisance dont il faudrait débarrasser les plages, mais comme un objet de recherche, d’innovation et d’action collective d’intérêt général

    Dans ce registre, l’action du député Marcellin Nadeau doit être heureusement signalée tant elle fait écho dans le désert. 

    Du constat à la proposition de loi

    Le député ne découvre pas la question avec ce Forum. Depuis plusieurs années, il porte le sujet dans ses interventions parlementaires et il faut lui en être gré.

    En janvier 2026, il alertait l’Assemblée nationale sur l’aggravation de la crise et sur l’insuffisance des réponses apportées aux populations. Quelques semaines plus tard, le 17 février, il déposait une proposition de loi visant à créer un statut et un cadre juridiques du risque naturel environnemental des algues sargasses. Cette proposition constitue l’un des éléments les plus originaux de sa démarche et elle est essentielle.

    Car la question n’est pas seulement comptable, de savoir combien coûte le ramassage ? Elle est d’abord de savoir de quelle nature est le risque auquel les territoires antillais sont confrontés et qui doit en assumer la responsabilité ? La PPL répond à cette question en ce qu’elle entend précisément faire évoluer ce cadre en reconnaissant les échouages massifs de sargasses comme un risque naturel environnemental et sanitaire appelant une réponse à la hauteur de son caractère durable. Et elle pose aussi la question fondamentale de la solidarité nationale, de l’indemnisation, de la prévention et du partage des responsabilités entre l’État et les collectivités. Car c’est là que le bât blesse.

    En mai, deux nouvelles questions écrites ont encore mis en évidence l’aggravation de la crise sanitaire et sur la nécessité d’un cadre juridique pérenne. Il demandait notamment des moyens exceptionnels pour assurer la collecte, la protection des populations et la surveillance sanitaire, ainsi qu’un fonds spécifique permettant aux collectivités de faire face aux coûts du ramassage, du stockage et de la dépollution.

    En juin, il interrogeait encore le Gouvernement sur l’exonération de taxe foncière pour les propriétaires victimes des sargasses. En juillet, il revenait à la charge à l’Assemblée nationale, dénonçant une crise devenue permanente et le sentiment d’abandon de populations qui voient leur santé, leur habitat et leur activité économique affectés. Pas de réponse.

    De la Martinique à la Bretagne… et retour au territoire

    Partant de cette inertie, le député Nadeau a cherché à sortir la question des sargasses de son tête-à-tête habituel entre l’État et les communes antillaises.

    Son déplacement à Paimpol en juillet 2026 s’est inscrit dans cette logique. A l’instar de la Bretagne qui a, depuis des années, été confrontée à un autre phénomène d’échouage d’algues et a développé des politiques publiques associant collectivités, État, recherche, prévention et moyens techniques, il a observé l’implication des élus et des associations pour agir concrètement. La comparaison ne signifie évidemment pas que les sargasses et les algues vertes constituent un même phénomène et appellent des solutions identiques, mais elle souligne une nécessité de changement de méthode. 

    Et elle permet en revanche de poser une question essentielle qui consiste à se demander pourquoi certains risques environnementaux font-ils progressivement l’objet d’une véritable politique publique alors que les territoires antillais restent encore trop souvent renvoyés à la gestion locale de l’urgence ? Inertie des collectivités territoriales ? Colonialité ? Absence d’intérêt de l’Etat ? Ou difficulté à concevoir son action en terme de subsidiarité ?

    C’est cette interrogation que le Forum du Marigot prolonge aujourd’hui éloquemment en Martinique sur un autre terrain qui est celui de la capacité des territoires et d’élus motivés à chercher eux-mêmes des solutions, à expérimenter et à construire des filières.

    La démarche est donc beaucoup plus cohérente qu’il n’y paraît. Observer. Écouter les populations. Comparer les expériences. Interroger le droit. Mettre l’État face à ses responsabilités. Mais aussi aller voir ailleurs ce qui fonctionne, rencontrer ceux qui expérimentent et faire revenir ces expériences dans le débat martiniquais. C’est cette démarche programmatique qu’on attend de nos élus et ils faut donc saluer l’initiative et de la commune du Marigot et du député Marcellin Nadeau, de vouloir bouger les lignes et « secouer le cocotier » des inerties verbeuses.

    Ne plus seulement subir

    C’est peut-être là que réside l’originalité politique de l’initiative du Marigot. Avec le député du Nord elle ne propose ni de remplacer l’État par les communes, ni de faire croire qu’une innovation technique entrepreneuriale suffira à régler le problème. Elle montre plutôt que l’État doit assumer sa responsabilité face à un risque qui dépasse manifestement les capacités d’une commune, tandis que les territoires doivent disposer de la capacité d’expérimenter, d’innover et de construire les réponses les plus adaptées à leur réalité.

    Autrement dit la solidarité nationale doit jouer à plein, mais aussi capacité d’action locale. La responsabilité de l’État doit s’affirmer, mais dans une dynamique nouvelle qui est celle de la subsidiarité. Notamment en termes de prévention et protection, mais également recherche et valorisation. Cette philosophie rejoint d’ailleurs notre point de vue constant, fruit de longues années d’observations des sociétés d’Outre-mer, qui est de dire qu’il ne faut pas demander simplement aux dits Outre-mer de bénéficier d’un dispositif supplémentaire, mais qu’il faut plutôt interroger les règles qui produisent son exposition particulière aux risques et chercher les moyens de redonner aux territoires une capacité d’agir. Faire du risque majeur un élément vertical du développement de ces pays.

    Au Marigot, le 10 septembre, il ne s’agissait donc pas seulement de parler de sargasses. Il s’agissait de commencer à changer la question. De passer de « comment débarrasser nos côtes des sargasses ? » à « comment protéger les populations, organiser durablement la réponse publique et faire émerger, depuis nos territoires, les innovations capables de transformer une contrainte en capacité d’action ? ». Et avec quels moyens ?

    C’est là un changement de regard salutaire. Et peut-être même la condition pour que, après plus d’une décennie de crise, les sargasses cessent d’être seulement le symbole de l’impuissance publique et deviennent le point de départ d’une politique nouvelle. Soyons positifs : an nou allé !

    Pascal MARGUERITTE

  • Quand Trump redessine la Caraïbe

    Source: Real/DonaldTrump/TrumpSocial

    Il y a des images qui valent mieux que les discours. Celle que Donald Trump a publiée le 7 septembre sur son réseau Truth Social est de celles-là. Une immense carte recouverte du drapeau américain englobe les États-Unis, le Canada, le Mexique, le Groenland, l’Islande, l’Amérique centrale et une grande partie de la Caraïbe. Aucune explication. Mais un message difficile à ne pas comprendre, celui d’un hémisphère occidental vu comme espace naturel de la puissance américaine. 

    L’Islande a convoqué l’ambassadeur des États-Unis. Le Mexique a rappelé qu’il ne serait « ni colonie ni protectorat ». Le Danemark et le Groenland ont, eux aussi, réaffirmé leur souveraineté. Pourtant, en France, sauf en Martinique et en Guadeloupe, un grand silence plane chez les responsables politiques ou gouvernementaux. Seuls quelques médias s’en font l’écho amusé.

    On pourrait n’y voir qu’une provocation supplémentaire de Donald Trump. Ce serait une erreur. Car pour les Antilles françaises, cette image réveille une histoire ancienne.

    1919 ou les Antilles monnaie d’échange

    Il faut remonter à la fin de la Première Guerre mondiale.

    En 1919, alors que la France négocie avec les États-Unis le règlement des dettes contractées pendant la guerre, la possibilité d’une cession de territoires antillais aux États-Unis est évoquée. L’affaire provoque une vive émotion en Martinique et en Guadeloupe où l’on rappelle que des tractations franco-américaines avaient déjà existé en 1899 et qu’en 1919 la France avait envisagé la cession des îles comme moyen d’indemniser les États-Unis pour leur intervention dans la guerre. Elle dut finalement reculer devant la mobilisation des populations antillaises, qui auraient vécu une telle décision comme une trahison après trois siècles de fidélité à la France et de volonté d’émancipation par l’assimilation et l’égalité. Rappelons qu’à l’époque les Etats-Unis vivent sous le régime du ségrégationisme.

    L’épisode est fondateur.

    Car il pose la question terrible pour les Antillais de savoir s’ils sont suffisamment français (depuis 1635) pour mourir pour la France, mais pas suffisamment français pour que leur territoire ne puisse être négocié entre les grandes puissances ? Cette blessure politique ne disparaît pas.

    Photographie du Président des États-Unis d’Amérique, Théodore Roosevelt, à la Martinique. (Fort-de-France, 1916, J.S. Boulanger). extrait du post d’Elisabeth Landi

    1946 ou Césaire face au « risque yankee »

    Vingt-sept ans plus tard, le contexte est différent mais la question géopolitique demeure.

    La Seconde Guerre mondiale vient de s’achever. Les États-Unis sont devenus la première puissance occidentale. La Caraïbe est désormais au cœur de leur stratégie. Et Aimé Césaire, rapporteur du projet de loi qui va transformer les « quatre vieilles colonies » en départements français, a parfaitement conscience de ce nouvel environnement.

    Césaire s’exclame même en soulignant « le danger immense du grand risque yankee ». La départementalisation n’est évidemment pas réductible à une stratégie géopolitique anti-américaine. Elle répond d’abord à une exigence d’égalité, de dignité et de justice sociale. Mais elle intervient aussi dans un monde où la domination américaine sur la Caraïbe devient une donnée majeure. C’est le même processus qui avait eu lieu en 1794 lorsque les Révolutionnaires votent la première abolition de l’esclavage pour donner la liberté aux esclaves, mais aussi se les attacher dans leur opposition aux Anglais dans les Caraïbes.

    Le 19 mars 1946, la loi est promulguée et la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et la Réunion deviennent des départements français. Le texte est porté notamment par Césaire, avec Gaston Monnerville, Raymond Vergès, Eugénie Éboué et Léopold Bissol. C’est une loi de départementalisation, forme originale de tentative de décolonisation par l’émancipation, et surtout par l’égalisation.

    On peut donc lire aussi 1946 comme l’affirmation que les Antilles ne seront pas des territoires que les grandes puissances pourront se transmettre comme des pièces sur un échiquier.

    Mais une autre question va immédiatement surgir qui est de savoir comment être pleinement français sans cesser d’être pleinement caribéen ?

    Clovis Beauregard, un chemin pour retrouver la Caraïbe

    C’est ici que le parcours de Clovis F. Beauregard devient essentiel. Son combat complète, d’une certaine manière, celui de Césaire. Césaire veut garantir l’égalité politique et sociale des Antillais dans la République. Beauregard va consacrer une grande partie de sa vie à une autre bataille, celle de sa réinscription des Antilles françaises dans leur environnement naturel, historique et économique, la Caraïbe.

    Inconnu aujourd’hui y compris aux Antilles, il a pourtant été un des précurseurs de l’unité caraïbéenne au sein des instances internationales régionales, et a œuvré pour le maintien de la France dans des structures très anglophones et peu ou prou assujetties aux Etats-Unis. Sa compétence et son intelligence permirent sans doute de « sauver les meubles ». En 1949, il devient secrétaire général adjoint de la Commission des Caraïbes, puis secrétaire général lorsque l’organisation s’installe à Porto Rico. Il poursuivra ensuite son combat pour l’intégration régionale, notamment depuis la Chambre de commerce et d’industrie de la Martinique.

    Son idée est simple et révolutionnaire : les petites îles ne peuvent pas survivre isolément. 

    Français, Anglais, Néerlandais, Espagnols, Caribéens indépendants ou territoires associés, tous appartiennent à un même espace historique, économique et géographique.

    Dans les années 1980 et 1990, Beauregard devient ainsi l’un des grands défenseurs de l’insertion des départements français dans leur environnement régional. Il participe aux « Contacts Europe-Caraïbe », qui cherchent à rapprocher les territoires de la région autour de projets économiques, scientifiques et financiers.

    Administrateur, puis acteur majeur de la coopération régionale, il travaille notamment au sein de la Commission des Caraïbes avant de poursuivre son action à Trinidad et à Porto Rico. 

    Le Conseil général de la Martinique, les Archives départementales, ont consacré en 2007 sous notre impulsion une exposition et un catalogue à son parcours, « Une Méditerranée Caraïbe ? Clovis F. Beauregard, 60 ans de coopération régionale, 1946-2005 »

    Son intuition fut remarquable en ce qu’il comprit très tôt que les frontières politiques héritées de la colonisation ne doivent pas empêcher les peuples caribéens de construire des intérêts communs. Une façon de dépasser la question coloniale ou du poids américain dans la région caraïbéenne.

    En 1984, Le Monde rapporte ainsi les propos de Beauregard qui rappelle que la Caraïbe constitue un ensemble historique façonné par les mêmes guerres européennes, la traite, l’économie sucrière et des histoires de peuplement largement communes. Le journal souligne alors que ce projet de rapprochement régional pourrait être menacé par le Caribbean Basin Initiative, le CBI de Ronald Reagan.

    Le CBI ou quand Washington redécouvre son « bassin »

    Car le CBI n’est pas seulement un programme économique.

    Lancé sous Reagan au début des années 1980, le Caribbean Basin Initiative propose des avantages commerciaux, des aides et des investissements aux pays du bassin caraïbe. Mais il s’inscrit dans une stratégie beaucoup plus vaste de consolidation de l’influence américaine dans une région considérée comme stratégique. Pour Beauregard, le problème n’est pas de refuser toute relation avec les États-Unis mais de refuser que la relation avec Washington devienne l’horizon indépassable de la Caraïbe. Et il n’a de cesse d’intervenir notamment au sein de la Caribbean Association of Industry and Commerce – CAIC, dont il devient vice-président « at large ». C’est à ce moment que nous le rencontrons et échangeons.

    Son propos est fondamental car, homme de modération, il ne s’agit pas pour lui de choisir entre la France, l’Europe et les États-Unis, mais de permettre aux sociétés caribéennes d’exister comme acteurs. C’est cela sa motivation.

    Trump réactive une vieille géopolitique

    Et c’est précisément pourquoi la carte publiée aujourd’hui par Donald Trump mérite mieux qu’un haussement d’épaules ou des gausseries. Elle rappelle en effet une vieille et constante représentation américaine qui est celle d’un continent américain dont les États-Unis seraient naturellement la puissance organisatrice. Hier, c’était la doctrine Monroe. Puis ce fut le « backyard », le jardin des USA. Puis, sous Reagan, le bassin caraïbe devint un espace majeur de la stratégie américaine.

    Et voici qu’aujourd’hui, Trump parle du Groenland, du Canada, du Mexique et republie une carte qui englobe jusqu’à la Caraïbe, notamment française, sous les couleurs américaines.

    La tentation serait de considérer la Martinique comme spectatrice de cette histoire. Elle ne devrait pas l’être. Elle ne doit pas l’être.

    L’une des grandes leçons de Césaire et de Beauregard est peut-être précisément là. La Martinique n’a pas à choisir entre son appartenance française et européenne, et son appartenance caraïbéenne et américaine. « Il nous appartient de réconcilier l’histoire et la géographie », nous disait Césaire.

    Elle peut être française et européenne tout en assumant pleinement son identité, ses intérêts et ses responsabilités caraïbéennes. Elle peut être autonome tout en étant « européenne ».

    C’est même probablement une nécessité stratégique. Elle suppose ce que le président du gouvernement de Polynésie, Moetaï Brotherson, appelle une « coopération intelligente ».

    L’histoire de 1919 nous rappelle en effet le danger d’une Caraïbe pensée exclusivement par les grandes puissances. Césaire, en 1946, a voulu garantir que les Antilles ne puissent plus être traitées comme une marchandise géopolitique. Beauregard, pendant plusieurs décennies, a voulu qu’elles ne deviennent pas davantage une simple périphérie économique de la France ou des États-Unis. Et aujourd’hui, alors que Washington semble redessiner à nouveau son voisinage, cette double leçon mérite d’être entendue. Bref, la question n’est donc pas de savoir si la Martinique doit être française ou américaine. La vraie question est beaucoup plus ambitieuse et de se demander si la Caraïbe peut enfin devenir sujet de sa propre histoire et de sa propre géopolitique ? Au fond c’est peut-être le véritable message à retenir de la carte de Trump. Et c’est peut-être aussi, paradoxalement, l’occasion de reprendre le fil interrompu de Césaire et de Beauregard.

    Car une Caraïbe qui se contente d’être regardée, convoitée ou organisée par les autres restera toujours un objet. Mais une Caraïbe qui s’organise, coopère et parle pour elle-même devient un sujet.

    Pascal MARGUERITTE

  • La France est-elle une puissance maritime sans le savoir ?

    La France est-elle une puissance maritime sans le savoir ?

    À l’heure où les mers redeviennent le théâtre majeur de la puissance mondiale, une évidence demeure largement sous-estimée, à savoir que 97 % de la zone économique exclusive française se trouve dans les outre-mer. Et si la France, qui se pense encore comme une puissance continentale, était d’abord une puissance archipélagique ?

    Mais le véritable enjeu n’est donc peut-être plus de savoir comment la France peut mieux utiliser ses outre-mer pour demeurer une puissance maritime. Mais de savoir comment elle peut construire avec eux une puissance maritime qui leur appartienne aussi…

    Ces questions se posent encore avec la parution programmée, aux éditions Le Cavalier Bleu, de Géopolitique des détroits et de Géopolitique des mers et océans, comme avec celle l’an dernier du livre de Fred Constant sur la géopolitique des Outre-mer. Loin d’être une affaire de spécialistes, leur rapprochement permet au contraire de regarder les outre-mer français autrement. Car à mesure que les mers redeviennent le théâtre privilégié de la compétition entre puissances, l’évidence s’impose que la France est une puissance maritime mondiale d’abord parce qu’elle est une puissance ultramarine Le problème est qu’elle ne le sait pas, ou l’a oubliée.

    La guerre d’Iran nous le rappelle aujourd’hui. Les détroits sont les verrous du monde. Ormuz, Malacca, Bab-el-Mandeb, Suez ou Panama concentrent les routes commerciales, les flux énergétiques et les rapports de force. Qui maîtrise ces passages peut peser sur l’économie mondiale. 

    Mais l’autre ouvrage consacré aux mers et océans élargit la perspective en montrant qu’il ne s’agit plus seulement des points de passage, mais des espaces eux-mêmes, de leurs ressources, de leurs fonds marins, de leurs câbles, de leurs ports, de leurs frontières, de leur biodiversité et, désormais, de leur vulnérabilité climatique, qu’il faut appréhender.

    Cette révolution du regard devrait nous conduire à reconsidérer profondément la place des outre-mer.

    Car la France dispose d’environ 11 millions de kilomètres carrés de zone économique exclusive, le deuxième domaine maritime mondial. Et 97 % de cette superficie se situe dans les outre-mer. Grâce à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Guyane, à La Réunion, à Mayotte, à la Nouvelle-Calédonie, à la Polynésie française, à Wallis-et-Futuna, aux Terres australes et antarctiques françaises ou encore à Clipperton, la France est présente sur presque tous les grands océans.

    Autrement dit, la carte maritime de la France est infiniment plus vaste que la carte terrestre de l’Hexagone.

    Des territoires « centraux »

    Ce constat devrait bouleverser notre manière de penser les outre-mer. Pourtant, dans le discours politique courant, ils demeurent le plus souvent des « territoires périphériques », auxquels on applique des politiques conçues depuis le centre. La contradiction est saisissante car lorsqu’il s’agit de puissance, de souveraineté, de défense ou de ressources maritimes, les outre-mer deviennent soudainement centraux, et le Ministère des Affaires étrangères rappelle cette donnée systématiquement, comme récemment au Vanuatu ; mais en opposé lorsqu’il s’agit de décision politique, de politiques publiques à mettre en œuvre, de développement économique ou d’organisation institutionnelle, ils redeviennent cette fois périphériques.

    La Marine nationale, elle, ne s’y trompe pas. Le ministère des Armées rappelle lui-même que les outre-mer constituent des territoires stratégiques et que leur domaine maritime représente 97 % de la ZEE française. La stratégie française des fonds marins repose elle aussi sur cette réalité qui consiste à connaître, surveiller et être capable d’agir sur ces espaces devient une question de souveraineté. 

    Mais une question demeure : peut-on durablement concevoir la puissance maritime de la France sans penser la puissance maritime des sociétés ultramarines elles-mêmes ?

    C’est ici que le sujet devient politique.

    La Martinique, par exemple, ne devrait pas être seulement considérée comme une île touristique, un département éloigné ou un territoire confronté à des difficultés sociales. Vue depuis la mer, elle appartient à un espace géopolitique majeur, la Caraïbe, au contact de l’Amérique du Nord, de l’Amérique centrale et de l’Amérique du Sud. Elle est caraïbéenne et américaine. Elle se trouve au croisement des routes commerciales, des trafics, des migrations, des enjeux environnementaux et des rivalités d’influence. La même lecture vaut, selon des configurations différentes, pour la Guyane dans l’espace sud-américain, La Réunion et Mayotte dans l’océan Indien ou la Polynésie et la Nouvelle-Calédonie dans l’Indopacifique.

    Le ministère des Armées reconnaît d’ailleurs aujourd’hui que la France est une puissance de l’Indopacifique précisément en raison de ses territoires dits d’Outre-mer, qui y représentent 90 % de sa ZEE. 

    Les outre-mer ne sont donc pas les marges de la puissance française. Ils en constituent l’un des fondements.

    Encore faut-il en tirer toutes les conséquences. Et ce n’est pas le cas.

    Colonialités et subsidiarités

    La première conséquence serait de ne plus réduire la mer à une question militaire. Une ZEE n’est pas seulement un espace à surveiller. C’est un espace de pêche, de biodiversité, de transport, d’énergie, de recherche, de câbles sous-marins et potentiellement de nouvelles activités économiques. Le gouvernement lui-même reconnaît désormais que le développement d’une économie bleue Outre-mer doit constituer une priorité, précisément parce que ces espaces représentent une richesse considérable pour les territoires concernés. Mais il ne fait rien pour cela. Le chlordécone, les sargasses sont des sujets non traités sérieusement, alors qu’ils sont vitaux pour les populations. On peut même y voir là une forme de colonialité persistante.

    La seconde conséquence est, elle, plus politique : celui qui vit sur un territoire maritime devrait participer pleinement à la gouvernance de l’espace maritime qui l’entoure.

    C’est ici que la question de la subsidiarité prend tout son sens. Paris peut définir une stratégie nationale de défense ou de souveraineté. Mais la connaissance des milieux, des ressources, des risques et des usages appartient aussi à ceux qui vivent au bord de ces mers. La lutte contre la pêche illégale, la protection de la biodiversité, la gestion des sargasses, l’adaptation au changement climatique, la prévention des risques naturels ou le développement d’une économie bleue ne peuvent être efficacement pensés depuis les seuls bureaux de l’administration centrale.

    Il ne s’agit évidemment pas d’opposer l’État aux territoires dits d’Outre-mer. Il s’agit de comprendre que la puissance maritime française serait d’autant plus forte qu’elle s’appuierait sur des territoires dits d’Outre-mer capables d’agir, d’innover et de coopérer avec leur environnement régional.

    C’est peut-être là que se trouve le véritable enseignement de ces deux ouvrages pertinents, et de celui de Fred Constant.

    La géopolitique du XXIe siècle nous oblige à regarder à nouveau vers la mer. Mais lorsqu’on regarde la mer depuis la France, on découvre quelque chose d’inattendu : la France est déjà un archipel mondial.

    France, archipel mondial

    La question n’est donc plus seulement de savoir comment la République peut mieux protéger ses dits outre-mer pour préserver sa puissance maritime. Elle devrait être de savoir comment elle peut construire avec eux une puissance maritime nouvelle qui serait une puissance qui ne soit pas seulement militaire, mais économique, écologique, scientifique, diplomatique et humaine.

    Car l’océan n’est pas une frontière autour des outre-mer. Il est ce qui les relie au monde. Et peut-être faut-il désormais inverser le regard et ne plus considérer les outre-mer depuis l’Hexagone comme des territoires situés « au bout du monde », mais comprendre que, depuis leurs rivages, c’est l’Hexagone qui apparaît comme une péninsule d’un immense monde océanique. C’est là au contraire que commence le monde…

    La France devrait cesser de penser ses dits Outre-mer comme des périphéries administratives et commencer plutôt à les penser comme les composantes d’une puissance archpélagique. Et pour cela en finir avec la colonialité.

    Le véritable enjeu dans cette perspective n’est peut-être donc pas de savoir si les outre-mer sont stratégiques pour la France.

    Il est de savoir si la France a compris que, pour devenir pleinement une puissance maritime, elle doit enfin penser avec ses outre-mer plutôt que seulement penser à partir d’eux.

    Prenons l’exemple de la pêche illégale.

    La stratégie française affirme la nécessité de protéger la ZEE.

    Mais qui connaît réellement :

    • les zones de pêche ;
    • les pratiques locales ;
    • les courants ;
    • les espèces ;
    • les réseaux économiques ;
    • les usages traditionnels ;
    • les tensions avec les pays voisins ?

    Ce sont largement les acteurs locaux.

    Même chose pour les sargasses.

    Même chose pour les risques cycloniques.

    Même chose pour l’érosion du littoral.

    Même chose pour la biodiversité.

    Même chose pour la surveillance maritime.

    Même chose pour l’économie bleue.

    La stratégie nationale est nécessaire, évidemment. Mais la connaissance et une partie de la décision doivent être territorialisées et « subsidiarisées », faire qu’à chaque niveau de pouvoir corresponde un niveau pertinent de décision.

    Autre exemple : le changement climatique. Le document gouvernemental sur l’économie bleue souligne que les espaces maritimes des dits Outre-mer concentrent environ 80 % de la biodiversité française et 97 % de la ZEE française. Cela signifie quelque chose de très important dans la mesure où les outre-mer ne sont pas seulement une ressource géopolitique pour la France mais bien aussi un avertissement sur les limites de cette puissance. Or, si l’on détruit les écosystèmes qui donnent leur valeur aux espaces maritimes, la puissance disparaît progressivement. Pourtant, la France n’a aucune politique de gestion des risques naturels digne de ce nom dans les dits Outre-mer, alors que ceux-ci sont confrontés à tous les risques justement, et qu’ils pourraient être des laboratoires innovants en la matière. 

    Ce renoncement et cet aveuglement sont dommageables, car les conséquences à moyen terme vont vite se faire ressentir.

    Pascal MARGUERITTE

    Sources :

    • Pascal MARGUERITTE et Marcellin NADEAU, « Nous sommes la Nature. Ecologie, colonialité et liberté des peuples », Paris 2024.
    • Frédéric LASSERRE et Pauline PIC, Géopolitique des détroits, Le Cavalier bleu, Paris 2026
    • Marianne PERON-DOISE, Géopolitique des mers et des océans, Le Cavalier bleu, Paris 2026
    • Fred CONSTANT, Géopolitique des outre-mer, Le Cavalier bleu, Paris 2025
    • Brèves martines n°244, « Le domaine maritime français, le socle de la puissance maritime de la France », Ministère des Armées, 24 mars 2022.
    • Cols bleus, « Outre-mer, des territoires stratégiques », 24 avril 2024.
    • Feuille de route économie bleue 2030, Ministère de la transition écologique, Paris 12 août 2025.
  • Bienvenue sur An Ti Kamo

    Ceci est le premier article test de mon nouveau blog