À l’heure où les mers redeviennent le théâtre majeur de la puissance mondiale, une évidence demeure largement sous-estimée, à savoir que 97 % de la zone économique exclusive française se trouve dans les outre-mer. Et si la France, qui se pense encore comme une puissance continentale, était d’abord une puissance archipélagique ?
Mais le véritable enjeu n’est donc peut-être plus de savoir comment la France peut mieux utiliser ses outre-mer pour demeurer une puissance maritime. Mais de savoir comment elle peut construire avec eux une puissance maritime qui leur appartienne aussi…
Ces questions se posent encore avec la parution programmée, aux éditions Le Cavalier Bleu, de Géopolitique des détroits et de Géopolitique des mers et océans, comme avec celle l’an dernier du livre de Fred Constant sur la géopolitique des Outre-mer. Loin d’être une affaire de spécialistes, leur rapprochement permet au contraire de regarder les outre-mer français autrement. Car à mesure que les mers redeviennent le théâtre privilégié de la compétition entre puissances, l’évidence s’impose que la France est une puissance maritime mondiale d’abord parce qu’elle est une puissance ultramarine Le problème est qu’elle ne le sait pas, ou l’a oubliée.
La guerre d’Iran nous le rappelle aujourd’hui. Les détroits sont les verrous du monde. Ormuz, Malacca, Bab-el-Mandeb, Suez ou Panama concentrent les routes commerciales, les flux énergétiques et les rapports de force. Qui maîtrise ces passages peut peser sur l’économie mondiale.
Mais l’autre ouvrage consacré aux mers et océans élargit la perspective en montrant qu’il ne s’agit plus seulement des points de passage, mais des espaces eux-mêmes, de leurs ressources, de leurs fonds marins, de leurs câbles, de leurs ports, de leurs frontières, de leur biodiversité et, désormais, de leur vulnérabilité climatique, qu’il faut appréhender.
Cette révolution du regard devrait nous conduire à reconsidérer profondément la place des outre-mer.
Car la France dispose d’environ 11 millions de kilomètres carrés de zone économique exclusive, le deuxième domaine maritime mondial. Et 97 % de cette superficie se situe dans les outre-mer. Grâce à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Guyane, à La Réunion, à Mayotte, à la Nouvelle-Calédonie, à la Polynésie française, à Wallis-et-Futuna, aux Terres australes et antarctiques françaises ou encore à Clipperton, la France est présente sur presque tous les grands océans.
Autrement dit, la carte maritime de la France est infiniment plus vaste que la carte terrestre de l’Hexagone.
Des territoires « centraux »
Ce constat devrait bouleverser notre manière de penser les outre-mer. Pourtant, dans le discours politique courant, ils demeurent le plus souvent des « territoires périphériques », auxquels on applique des politiques conçues depuis le centre. La contradiction est saisissante car lorsqu’il s’agit de puissance, de souveraineté, de défense ou de ressources maritimes, les outre-mer deviennent soudainement centraux, et le Ministère des Affaires étrangères rappelle cette donnée systématiquement, comme récemment au Vanuatu ; mais en opposé lorsqu’il s’agit de décision politique, de politiques publiques à mettre en œuvre, de développement économique ou d’organisation institutionnelle, ils redeviennent cette fois périphériques.
La Marine nationale, elle, ne s’y trompe pas. Le ministère des Armées rappelle lui-même que les outre-mer constituent des territoires stratégiques et que leur domaine maritime représente 97 % de la ZEE française. La stratégie française des fonds marins repose elle aussi sur cette réalité qui consiste à connaître, surveiller et être capable d’agir sur ces espaces devient une question de souveraineté.
Mais une question demeure : peut-on durablement concevoir la puissance maritime de la France sans penser la puissance maritime des sociétés ultramarines elles-mêmes ?
C’est ici que le sujet devient politique.
La Martinique, par exemple, ne devrait pas être seulement considérée comme une île touristique, un département éloigné ou un territoire confronté à des difficultés sociales. Vue depuis la mer, elle appartient à un espace géopolitique majeur, la Caraïbe, au contact de l’Amérique du Nord, de l’Amérique centrale et de l’Amérique du Sud. Elle est caraïbéenne et américaine. Elle se trouve au croisement des routes commerciales, des trafics, des migrations, des enjeux environnementaux et des rivalités d’influence. La même lecture vaut, selon des configurations différentes, pour la Guyane dans l’espace sud-américain, La Réunion et Mayotte dans l’océan Indien ou la Polynésie et la Nouvelle-Calédonie dans l’Indopacifique.
Le ministère des Armées reconnaît d’ailleurs aujourd’hui que la France est une puissance de l’Indopacifique précisément en raison de ses territoires dits d’Outre-mer, qui y représentent 90 % de sa ZEE.
Les outre-mer ne sont donc pas les marges de la puissance française. Ils en constituent l’un des fondements.
Encore faut-il en tirer toutes les conséquences. Et ce n’est pas le cas.
Colonialités et subsidiarités
La première conséquence serait de ne plus réduire la mer à une question militaire. Une ZEE n’est pas seulement un espace à surveiller. C’est un espace de pêche, de biodiversité, de transport, d’énergie, de recherche, de câbles sous-marins et potentiellement de nouvelles activités économiques. Le gouvernement lui-même reconnaît désormais que le développement d’une économie bleue Outre-mer doit constituer une priorité, précisément parce que ces espaces représentent une richesse considérable pour les territoires concernés. Mais il ne fait rien pour cela. Le chlordécone, les sargasses sont des sujets non traités sérieusement, alors qu’ils sont vitaux pour les populations. On peut même y voir là une forme de colonialité persistante.
La seconde conséquence est, elle, plus politique : celui qui vit sur un territoire maritime devrait participer pleinement à la gouvernance de l’espace maritime qui l’entoure.
C’est ici que la question de la subsidiarité prend tout son sens. Paris peut définir une stratégie nationale de défense ou de souveraineté. Mais la connaissance des milieux, des ressources, des risques et des usages appartient aussi à ceux qui vivent au bord de ces mers. La lutte contre la pêche illégale, la protection de la biodiversité, la gestion des sargasses, l’adaptation au changement climatique, la prévention des risques naturels ou le développement d’une économie bleue ne peuvent être efficacement pensés depuis les seuls bureaux de l’administration centrale.
Il ne s’agit évidemment pas d’opposer l’État aux territoires dits d’Outre-mer. Il s’agit de comprendre que la puissance maritime française serait d’autant plus forte qu’elle s’appuierait sur des territoires dits d’Outre-mer capables d’agir, d’innover et de coopérer avec leur environnement régional.
C’est peut-être là que se trouve le véritable enseignement de ces deux ouvrages pertinents, et de celui de Fred Constant.
La géopolitique du XXIe siècle nous oblige à regarder à nouveau vers la mer. Mais lorsqu’on regarde la mer depuis la France, on découvre quelque chose d’inattendu : la France est déjà un archipel mondial.
France, archipel mondial
La question n’est donc plus seulement de savoir comment la République peut mieux protéger ses dits outre-mer pour préserver sa puissance maritime. Elle devrait être de savoir comment elle peut construire avec eux une puissance maritime nouvelle qui serait une puissance qui ne soit pas seulement militaire, mais économique, écologique, scientifique, diplomatique et humaine.
Car l’océan n’est pas une frontière autour des outre-mer. Il est ce qui les relie au monde. Et peut-être faut-il désormais inverser le regard et ne plus considérer les outre-mer depuis l’Hexagone comme des territoires situés « au bout du monde », mais comprendre que, depuis leurs rivages, c’est l’Hexagone qui apparaît comme une péninsule d’un immense monde océanique. C’est là au contraire que commence le monde…
La France devrait cesser de penser ses dits Outre-mer comme des périphéries administratives et commencer plutôt à les penser comme les composantes d’une puissance archpélagique. Et pour cela en finir avec la colonialité.
Le véritable enjeu dans cette perspective n’est peut-être donc pas de savoir si les outre-mer sont stratégiques pour la France.
Il est de savoir si la France a compris que, pour devenir pleinement une puissance maritime, elle doit enfin penser avec ses outre-mer plutôt que seulement penser à partir d’eux.
Prenons l’exemple de la pêche illégale.
La stratégie française affirme la nécessité de protéger la ZEE.
Mais qui connaît réellement :
- les zones de pêche ;
- les pratiques locales ;
- les courants ;
- les espèces ;
- les réseaux économiques ;
- les usages traditionnels ;
- les tensions avec les pays voisins ?
Ce sont largement les acteurs locaux.
Même chose pour les sargasses.
Même chose pour les risques cycloniques.
Même chose pour l’érosion du littoral.
Même chose pour la biodiversité.
Même chose pour la surveillance maritime.
Même chose pour l’économie bleue.
La stratégie nationale est nécessaire, évidemment. Mais la connaissance et une partie de la décision doivent être territorialisées et « subsidiarisées », faire qu’à chaque niveau de pouvoir corresponde un niveau pertinent de décision.
Autre exemple : le changement climatique. Le document gouvernemental sur l’économie bleue souligne que les espaces maritimes des dits Outre-mer concentrent environ 80 % de la biodiversité française et 97 % de la ZEE française. Cela signifie quelque chose de très important dans la mesure où les outre-mer ne sont pas seulement une ressource géopolitique pour la France mais bien aussi un avertissement sur les limites de cette puissance. Or, si l’on détruit les écosystèmes qui donnent leur valeur aux espaces maritimes, la puissance disparaît progressivement. Pourtant, la France n’a aucune politique de gestion des risques naturels digne de ce nom dans les dits Outre-mer, alors que ceux-ci sont confrontés à tous les risques justement, et qu’ils pourraient être des laboratoires innovants en la matière.
Ce renoncement et cet aveuglement sont dommageables, car les conséquences à moyen terme vont vite se faire ressentir.
Pascal MARGUERITTE
Sources :
- Pascal MARGUERITTE et Marcellin NADEAU, « Nous sommes la Nature. Ecologie, colonialité et liberté des peuples », Paris 2024.
- Frédéric LASSERRE et Pauline PIC, Géopolitique des détroits, Le Cavalier bleu, Paris 2026
- Marianne PERON-DOISE, Géopolitique des mers et des océans, Le Cavalier bleu, Paris 2026
- Fred CONSTANT, Géopolitique des outre-mer, Le Cavalier bleu, Paris 2025
- Brèves martines n°244, « Le domaine maritime français, le socle de la puissance maritime de la France », Ministère des Armées, 24 mars 2022.
- Cols bleus, « Outre-mer, des territoires stratégiques », 24 avril 2024.
- Feuille de route économie bleue 2030, Ministère de la transition écologique, Paris 12 août 2025.

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