Catégorie : LE REGARD

  • Martinique, l’île-refuge d’une Europe en perdition

    Martinique, l’île-refuge d’une Europe en perdition

    Et si l’on regardait la Seconde Guerre mondiale depuis la Martinique plutôt que depuis l’Europe ? Une constellation de livres et de films permet de redécouvrir une histoire étonnante. C’est celle de milliers d’Européens qui, fuyant Vichy, le nazisme et les persécutions, trouvèrent dans la colonie française des Caraïbes une improbable porte de sortie. Une histoire de bateaux, de ports, de visas, mais aussi de rencontres entre des mondes qui ne se connaissaient pas.

    Il suffit parfois d’aligner quelques titres pour faire apparaître une histoire cachée. Les Bateaux de l’espoir le livre qu’Éric Jennings vient de faire paraitre en français en cette année 2026 ldans sa nouvelle édition, le permet (éditions Harvard University Press, 2018, Escape from Vichy. The Refugee Exodus to the French Caribbean, CNRS Editions, Les bateaux de l’espoir. Vichy, les réfugiés et la filière martiniquaise, Paris 2020, CNRS Editions, Biblis, Paris 2026) 

    Il évoque pour nous sans doute sans le vouloir des lectures, des images, des souvenirs, des conversations avec Aimé Césaire. C’est ainsi Capitaine d’Adrien Bosc, Transit d’Anna Seghers, Martinique, charmeuse de serpents d’André Breton, les Carnets de Victor Serge, Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss, le récit mémoriel d’Helena Benítez sur sa vie d’épouse avec Wifredo Lam, et, au cinéma, de vieux souvenirs de cinémathèque qui nous reviennent comme Casablanca et surtout Le Port de l’angoisse avec Humphrey Bogart, première impression personnelle d’une Martinique fantasmée, qui défilent dans notre esprit.

    Ils ne racontent pas tous la même chose, certes, mais ils se répondent, et font écho à notre imaginaire. Tous, à leur manière, parlent en effet d’un monde qui se défait, d’hommes et de femmes jetés sur les routes et les mers, de ports où l’on attend un visa, d’îles qui deviennent des refuges, de frontières qui se ferment et de rencontres improbables entre des cultures. Peut-être nous identifions-nous involontairement à notre exil volontaire et notre jeunesse tropicalisée. Toutes proportions gardées. Car, au fond, au centre de toute cette géographie de l’exil, il y a certes nous, mais d’abord un personnage magnifique, la Martinique.

    Bateaux de l’espoir ?

    De quoi parle le très bon livre du Canadien Eric Jennings ? Entre la débâcle de 1940 et la fin de 1941, de ces quelque 5 000 hommes, femmes et enfants qui gagnèrent ainsi la Martinique depuis Marseille. Juifs, républicains espagnols, socialistes, antinazis, artistes, écrivains, intellectuels. Et parmi eux Anna Seghers, Victor Serge, mais aussi d’autres figures qui allaient marquer durablement la littérature, la pensée et les arts du XXe siècle. Mais aussi quelques « békés » rentrant dans leur île tropicale ou quelques fonctionnaires nommés par Vichy rejoignant leur poste.

    L’un des épisodes les plus emblématiques est cependant celui du Capitaine-Paul-Lemerle. Le 24 mars 1941, le navire quitte Marseille. À son bord, des inconnus appelés à devenir des célébrités dans les années d’après-guerre. André Breton, Claude Lévi-Strauss, Anna Seghers, Victor Serge, Wifredo Lam et quantité d’anonymes. La BnF résume admirablement cette étrange cargaison humaine en disant que ce sont des réprouvés de Vichy, des républicains espagnols, des juifs et apatrides, des artistes et des savants, tous emportés vers la Martinique. Pour fuir le régime antisémite, anti communiste ou anti-nazi. Le bateau devient alors une métaphore., sublimée par la rencontre du surréaliste André Breton et du chantre de la négritude, Aimé Césaire, tous deux poètes et communistes.

    Mais au-delà de cette rencontre improbable comme pouvait l’être celle de Goethe et de Napoléon en leur temps, c’est aussi la rencontre d’une Europe entière en transit dans une Martinique redevenue cette fois centrale et non plus des marges de l’Empire. C’est le mot d’Anna Seghers. Dans Transit, qu’elle écrit, Marseille est une ville où les réfugiés ne vivent plus vraiment mais ne sont pas encore partis. Ils attendent des papiers, un visa, une place sur un bateau. Ces intellectuels  ne possèdent plus qu’une identité administrative fragile, suspendue au bon vouloir d’un consulat. Ils ne sont plus rien. Pour eux, la Martinique n’est pas seulement la terre de l’espoir, mais celle de leur renouveau possible.

    Casablanca, quelques années plus tard, donnera à cette situation une dimension mythologique. Dans ce film de Michael Curtiz, le café de Rick devient le théâtre de cette humanité de passage, interlope,  où ceux qui ont fui l’Europe cherchent le moyen de gagner Lisbonne et, au-delà, l’Amérique. Mais ce que montre l’histoire martiniquaise est plus complexe. Car l’île-refuge est aussi une île sous Vichy. Et la majorité des réfugiés qui arrivent en Martinique sont immédiatement réinternés par les autorités coloniales, qui redoutent cet afflux de migrants douteux et rebelles. La filière martiniquaise fut donc à la fois une voie de secours et un espace de contrôle. Jennings insiste également sur le rôle ultérieur des autorités américaines dans sa fermeture. Voilà le paradoxe. Des Européens fuient une Europe devenue dangereuse et trouvent refuge dans une colonie française administrée par le régime de Vichy. Mais l’histoire ne s’arrête pas à ce paradoxe politique. Elle devient une histoire de rencontres. André Breton arrive avec son regard de surréaliste. Dans Martinique, charmeuse de serpents, l’île qu’il décrit cesse d’être une simple escale. Elle devient une expérience poétique. Victor Serge, quant à lui, enregistre dans ses Carnets l’expérience beaucoup plus concrète de l’exilé marqué par la fatigue, l’attente, la famille, l’incertitude, l’angoisse. Lévi-Strauss emporte autre chose de son passage, comme une interrogation sur le regard occidental et sur les sociétés humaines. Il ne sait plus où est le centre et où est la périphérie, où est la civilisation et où sont les sauvages. Et peut-être à l’inverse de ce qu’on imagine. Wifredo Lam, lui, poursuit son chemin fantasmagorique vers Cuba. Le récit d’Helena Benítez prolonge cette géographie de l’exil au-delà de la Martinique. Ainsi se dessine une autre carte du monde.

    Marseille, Martinique, Cuba, Amérique du Nord.

    Ce n’est plus seulement une fuite européenne. C’est une circulation transatlantique. Et c’est peut-être ici que la Martinique doit reprendre sa place dans le récit. Car l’île n’est pas seulement le décor tropical dans lequel débarquent quelques écrivains célèbres. Elle est aussi un lieu de confrontation entre plusieurs histoires, celle de l’Europe en guerre, celle de la France de Vichy, celle du monde colonial et celle de la Caraïbe. Les réfugiés européens découvrent alors une société qui possède sa propre histoire, ses propres dominations, ses propres aspirations. Ils vont notamment rencontrer les milieux de la Négritude et Aimé Césaire. Jennings fait de ces rencontres l’un des axes importants de son enquête. Il a raison, car c’est un moment intellectuellement vertigineux. Ceux qui fuient l’oppression découvrent qu’ils ne sont pas les seuls à vivre sous une domination. Choc, interrogation, remise en question ? Oui. Ils viennent d’une Europe qui prétend représenter la civilisation et découvrent, dans une colonie française, un autre visage de cette même civilisation. La rencontre ne produit évidemment pas une compréhension immédiate et parfaite. Mais elle ouvre des passages entre des mondes qui jusque-là s’ignoraient. 

    C’est peut-être cela, au fond, que racontent tous ces livres et ces films. Pas seulement l’exil. Mais surtout la transformation du regard par le déplacement. Le réfugié devient voyageur. Le voyageur devient observateur. L’artiste rencontre une autre esthétique. L’intellectuel découvre une autre histoire. Et le territoire que l’on croyait périphérique devient soudain central. Il faut alors regarder Casablanca et surtout Le Port de l’angoisse autrement. Dans Casablanca, on cherche à partir. Mais dans Le Port de l’angoisse, dont l’action se situe précisément en Martinique en 1942, on cherche à faire passer des hommes engagés dans la Résistance. Deux ports, deux faces d’une même guerre. Dans le premier, la liberté est au bout du voyage. Dans le second, elle passe par la clandestinité. Et dans les deux cas, le port est cet étrange endroit où les destins individuels rencontrent la grande histoire. 

    La Martinique, carrefour du monde

    Cette histoire ancienne n’est d’ailleurs pas sans résonance aujourd’hui. Jennings souligne lui-même combien les peurs suscitées alors par une supposée « cinquième colonne » parmi les réfugiés font écho aux inquiétudes contemporaines autour des migrations. Il ne s’agit évidemment pas de confondre les situations historiques. Les contextes, les causes des migrations et les régimes politiques sont différents. Mais une question demeure : que faisons-nous des hommes et des femmes qui arrivent parce qu’un monde leur est devenu inhabitable ? La filière martiniquaise rappelle surtout que les outre-mer ne sont pas des marges de l’histoire nationale. Ils peuvent en être des carrefours. En 1940-1941, la Martinique fut l’un des points de passage d’une Europe qui s’effondrait vers un monde américain qui s’ouvrait. Elle fut à la fois colonie, frontière, refuge, lieu d’internement et espace de rencontres. C’est pourquoi cette histoire mérite d’être relue aujourd’hui depuis Fort-de-France plutôt que depuis Paris. Car pendant quelques mois, l’Europe est venue chercher sa liberté sous les tropiques. 

    Et l’île qui semblait être au bout du monde se trouvait, en réalité, au milieu du monde.

    Au bout du monde… c’est là qu’un nouveau monde est possible.

    Pascal Margueritte

  • Sargasses : du ramassage à la valorisation, enfin un changement de méthode

    Sargasses : du ramassage à la valorisation, enfin un changement de méthode

    Photo : Echouage de sargasses à l’anse Trabaud, Martinique, Patrice78500 – Wikimedia Commons – CC BY-SA 4.0.

    Au Marigot, en Martinique, ce jeudi 10 septembre, un Forum des solutions consacré aux sargasses a voulu regarder le problème autrement. Il faut saluer cette initiative et son innovation. Même si on peut s’étonner que ni l’Etat ni les médias n’y aient prêtés une grande attention. Ce qui en dit long sur leur implication pour investir une problématique qui constituera sans doute dans les années à venir un scandale aussi symptomatique que celui du chlordécone en France. Là encore peut s’observer une forme éloquente de colonialité…

    Organisée par la mairie du Marigot et le député du Nord de la Martinique, Marcellin Nadeau, la rencontre a pourtant réuni autour d’une même question des élus, des acteurs de terrain, des porteurs d’initiatives et des spécialistes, avec comme finalité de s’interroger pour savoir comment ne plus seulement subir les sargasses aux Antilles et en Martinique notamment, mais apprendre à les collecter, les traiter et, lorsque cela est possible, les valoriser ?

    La question peut sembler technique. Elle est en réalité profondément politique et c’est en ce sens qu’elle nous intéresse.

    Depuis plus d’une décennie, les populations des côtes martiniquaises vivent au rythme d’échouages massifs qui affectent leur santé, leur environnement, leur habitat et leurs activités économiques à un niveau majeur. Les épisodes de forte concentration d’hydrogène sulfuré et d’ammoniac ont transformé ce phénomène marin en problème sanitaire durable. C’est un risque majeur qui ne peut être traité comme l’a fait la Préfecture de Martinique ces derniers jours dans un petit bureau avec quelques fonctionnaires mêmes volontaires. 

    Pourtant, en janvier dernier encore, Marcellin Nadeau interpellait avec vigueur le Gouvernement à l’Assemblée nationale sur cette question en soulignant que certaines populations vivent une grande partie de l’année avec des niveaux de gaz préoccupants, demandant même une exonération de taxe foncière pour les riverains victimes du phénomène. Par de réponse.

    En fait, le problème n’est pas seulement celui de l’urgence. C’est surtout celui d’une politique publique qui, trop longtemps, a consisté à ramasser, transporter, stocker et recommencer. ET à demander aux communes littorales de le faire, tandis que le gouvernement se contentait d’égréner les plan sargasses, 1, puis 2, et maintenant 3… toujours avec la même risible efficacité.

    Dans ce contexte, intervient donc le « Forum des solutions du Marigot », qui marque précisément une volonté louable d’élus martiniquais de sortir de ce cercle vicieux.

    Il ne s’agit évidemment pas pour ce Forum de prétendre que les sargasses constituent soudain une ressource miraculeuse. Leur collecte et leur traitement comportent des difficultés sanitaires, techniques, environnementales et économiques considérables. Mais il devient nécessaire d’examiner toutes les possibilités avec de nouvelles techniques de ramassage, des équipements adaptés enfin adaptés, un traitement approprié, un séchage et une transformation sécurisées, une récupération de matières, et une production de matériaux ou d’autres usages susceptibles d’être développés localement.

    Cette approche qui a au moins le mérite enfin d’exister est importante parce qu’elle inverse la perspective. Les sargasses ne sont plus seulement considérées comme une nuisance dont il faudrait débarrasser les plages, mais comme un objet de recherche, d’innovation et d’action collective d’intérêt général

    Dans ce registre, l’action du député Marcellin Nadeau doit être heureusement signalée tant elle fait écho dans le désert. 

    Du constat à la proposition de loi

    Le député ne découvre pas la question avec ce Forum. Depuis plusieurs années, il porte le sujet dans ses interventions parlementaires et il faut lui en être gré.

    En janvier 2026, il alertait l’Assemblée nationale sur l’aggravation de la crise et sur l’insuffisance des réponses apportées aux populations. Quelques semaines plus tard, le 17 février, il déposait une proposition de loi visant à créer un statut et un cadre juridiques du risque naturel environnemental des algues sargasses. Cette proposition constitue l’un des éléments les plus originaux de sa démarche et elle est essentielle.

    Car la question n’est pas seulement comptable, de savoir combien coûte le ramassage ? Elle est d’abord de savoir de quelle nature est le risque auquel les territoires antillais sont confrontés et qui doit en assumer la responsabilité ? La PPL répond à cette question en ce qu’elle entend précisément faire évoluer ce cadre en reconnaissant les échouages massifs de sargasses comme un risque naturel environnemental et sanitaire appelant une réponse à la hauteur de son caractère durable. Et elle pose aussi la question fondamentale de la solidarité nationale, de l’indemnisation, de la prévention et du partage des responsabilités entre l’État et les collectivités. Car c’est là que le bât blesse.

    En mai, deux nouvelles questions écrites ont encore mis en évidence l’aggravation de la crise sanitaire et sur la nécessité d’un cadre juridique pérenne. Il demandait notamment des moyens exceptionnels pour assurer la collecte, la protection des populations et la surveillance sanitaire, ainsi qu’un fonds spécifique permettant aux collectivités de faire face aux coûts du ramassage, du stockage et de la dépollution.

    En juin, il interrogeait encore le Gouvernement sur l’exonération de taxe foncière pour les propriétaires victimes des sargasses. En juillet, il revenait à la charge à l’Assemblée nationale, dénonçant une crise devenue permanente et le sentiment d’abandon de populations qui voient leur santé, leur habitat et leur activité économique affectés. Pas de réponse.

    De la Martinique à la Bretagne… et retour au territoire

    Partant de cette inertie, le député Nadeau a cherché à sortir la question des sargasses de son tête-à-tête habituel entre l’État et les communes antillaises.

    Son déplacement à Paimpol en juillet 2026 s’est inscrit dans cette logique. A l’instar de la Bretagne qui a, depuis des années, été confrontée à un autre phénomène d’échouage d’algues et a développé des politiques publiques associant collectivités, État, recherche, prévention et moyens techniques, il a observé l’implication des élus et des associations pour agir concrètement. La comparaison ne signifie évidemment pas que les sargasses et les algues vertes constituent un même phénomène et appellent des solutions identiques, mais elle souligne une nécessité de changement de méthode. 

    Et elle permet en revanche de poser une question essentielle qui consiste à se demander pourquoi certains risques environnementaux font-ils progressivement l’objet d’une véritable politique publique alors que les territoires antillais restent encore trop souvent renvoyés à la gestion locale de l’urgence ? Inertie des collectivités territoriales ? Colonialité ? Absence d’intérêt de l’Etat ? Ou difficulté à concevoir son action en terme de subsidiarité ?

    C’est cette interrogation que le Forum du Marigot prolonge aujourd’hui éloquemment en Martinique sur un autre terrain qui est celui de la capacité des territoires et d’élus motivés à chercher eux-mêmes des solutions, à expérimenter et à construire des filières.

    La démarche est donc beaucoup plus cohérente qu’il n’y paraît. Observer. Écouter les populations. Comparer les expériences. Interroger le droit. Mettre l’État face à ses responsabilités. Mais aussi aller voir ailleurs ce qui fonctionne, rencontrer ceux qui expérimentent et faire revenir ces expériences dans le débat martiniquais. C’est cette démarche programmatique qu’on attend de nos élus et ils faut donc saluer l’initiative et de la commune du Marigot et du député Marcellin Nadeau, de vouloir bouger les lignes et « secouer le cocotier » des inerties verbeuses.

    Ne plus seulement subir

    C’est peut-être là que réside l’originalité politique de l’initiative du Marigot. Avec le député du Nord elle ne propose ni de remplacer l’État par les communes, ni de faire croire qu’une innovation technique entrepreneuriale suffira à régler le problème. Elle montre plutôt que l’État doit assumer sa responsabilité face à un risque qui dépasse manifestement les capacités d’une commune, tandis que les territoires doivent disposer de la capacité d’expérimenter, d’innover et de construire les réponses les plus adaptées à leur réalité.

    Autrement dit la solidarité nationale doit jouer à plein, mais aussi capacité d’action locale. La responsabilité de l’État doit s’affirmer, mais dans une dynamique nouvelle qui est celle de la subsidiarité. Notamment en termes de prévention et protection, mais également recherche et valorisation. Cette philosophie rejoint d’ailleurs notre point de vue constant, fruit de longues années d’observations des sociétés d’Outre-mer, qui est de dire qu’il ne faut pas demander simplement aux dits Outre-mer de bénéficier d’un dispositif supplémentaire, mais qu’il faut plutôt interroger les règles qui produisent son exposition particulière aux risques et chercher les moyens de redonner aux territoires une capacité d’agir. Faire du risque majeur un élément vertical du développement de ces pays.

    Au Marigot, le 10 septembre, il ne s’agissait donc pas seulement de parler de sargasses. Il s’agissait de commencer à changer la question. De passer de « comment débarrasser nos côtes des sargasses ? » à « comment protéger les populations, organiser durablement la réponse publique et faire émerger, depuis nos territoires, les innovations capables de transformer une contrainte en capacité d’action ? ». Et avec quels moyens ?

    C’est là un changement de regard salutaire. Et peut-être même la condition pour que, après plus d’une décennie de crise, les sargasses cessent d’être seulement le symbole de l’impuissance publique et deviennent le point de départ d’une politique nouvelle. Soyons positifs : an nou allé !

    Pascal MARGUERITTE

  • Quand Trump redessine la Caraïbe

    Source: Real/DonaldTrump/TrumpSocial

    Il y a des images qui valent mieux que les discours. Celle que Donald Trump a publiée le 7 septembre sur son réseau Truth Social est de celles-là. Une immense carte recouverte du drapeau américain englobe les États-Unis, le Canada, le Mexique, le Groenland, l’Islande, l’Amérique centrale et une grande partie de la Caraïbe. Aucune explication. Mais un message difficile à ne pas comprendre, celui d’un hémisphère occidental vu comme espace naturel de la puissance américaine. 

    L’Islande a convoqué l’ambassadeur des États-Unis. Le Mexique a rappelé qu’il ne serait « ni colonie ni protectorat ». Le Danemark et le Groenland ont, eux aussi, réaffirmé leur souveraineté. Pourtant, en France, sauf en Martinique et en Guadeloupe, un grand silence plane chez les responsables politiques ou gouvernementaux. Seuls quelques médias s’en font l’écho amusé.

    On pourrait n’y voir qu’une provocation supplémentaire de Donald Trump. Ce serait une erreur. Car pour les Antilles françaises, cette image réveille une histoire ancienne.

    1919 ou les Antilles monnaie d’échange

    Il faut remonter à la fin de la Première Guerre mondiale.

    En 1919, alors que la France négocie avec les États-Unis le règlement des dettes contractées pendant la guerre, la possibilité d’une cession de territoires antillais aux États-Unis est évoquée. L’affaire provoque une vive émotion en Martinique et en Guadeloupe où l’on rappelle que des tractations franco-américaines avaient déjà existé en 1899 et qu’en 1919 la France avait envisagé la cession des îles comme moyen d’indemniser les États-Unis pour leur intervention dans la guerre. Elle dut finalement reculer devant la mobilisation des populations antillaises, qui auraient vécu une telle décision comme une trahison après trois siècles de fidélité à la France et de volonté d’émancipation par l’assimilation et l’égalité. Rappelons qu’à l’époque les Etats-Unis vivent sous le régime du ségrégationisme.

    L’épisode est fondateur.

    Car il pose la question terrible pour les Antillais de savoir s’ils sont suffisamment français (depuis 1635) pour mourir pour la France, mais pas suffisamment français pour que leur territoire ne puisse être négocié entre les grandes puissances ? Cette blessure politique ne disparaît pas.

    Photographie du Président des États-Unis d’Amérique, Théodore Roosevelt, à la Martinique. (Fort-de-France, 1916, J.S. Boulanger). extrait du post d’Elisabeth Landi

    1946 ou Césaire face au « risque yankee »

    Vingt-sept ans plus tard, le contexte est différent mais la question géopolitique demeure.

    La Seconde Guerre mondiale vient de s’achever. Les États-Unis sont devenus la première puissance occidentale. La Caraïbe est désormais au cœur de leur stratégie. Et Aimé Césaire, rapporteur du projet de loi qui va transformer les « quatre vieilles colonies » en départements français, a parfaitement conscience de ce nouvel environnement.

    Césaire s’exclame même en soulignant « le danger immense du grand risque yankee ». La départementalisation n’est évidemment pas réductible à une stratégie géopolitique anti-américaine. Elle répond d’abord à une exigence d’égalité, de dignité et de justice sociale. Mais elle intervient aussi dans un monde où la domination américaine sur la Caraïbe devient une donnée majeure. C’est le même processus qui avait eu lieu en 1794 lorsque les Révolutionnaires votent la première abolition de l’esclavage pour donner la liberté aux esclaves, mais aussi se les attacher dans leur opposition aux Anglais dans les Caraïbes.

    Le 19 mars 1946, la loi est promulguée et la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et la Réunion deviennent des départements français. Le texte est porté notamment par Césaire, avec Gaston Monnerville, Raymond Vergès, Eugénie Éboué et Léopold Bissol. C’est une loi de départementalisation, forme originale de tentative de décolonisation par l’émancipation, et surtout par l’égalisation.

    On peut donc lire aussi 1946 comme l’affirmation que les Antilles ne seront pas des territoires que les grandes puissances pourront se transmettre comme des pièces sur un échiquier.

    Mais une autre question va immédiatement surgir qui est de savoir comment être pleinement français sans cesser d’être pleinement caribéen ?

    Clovis Beauregard, un chemin pour retrouver la Caraïbe

    C’est ici que le parcours de Clovis F. Beauregard devient essentiel. Son combat complète, d’une certaine manière, celui de Césaire. Césaire veut garantir l’égalité politique et sociale des Antillais dans la République. Beauregard va consacrer une grande partie de sa vie à une autre bataille, celle de sa réinscription des Antilles françaises dans leur environnement naturel, historique et économique, la Caraïbe.

    Inconnu aujourd’hui y compris aux Antilles, il a pourtant été un des précurseurs de l’unité caraïbéenne au sein des instances internationales régionales, et a œuvré pour le maintien de la France dans des structures très anglophones et peu ou prou assujetties aux Etats-Unis. Sa compétence et son intelligence permirent sans doute de « sauver les meubles ». En 1949, il devient secrétaire général adjoint de la Commission des Caraïbes, puis secrétaire général lorsque l’organisation s’installe à Porto Rico. Il poursuivra ensuite son combat pour l’intégration régionale, notamment depuis la Chambre de commerce et d’industrie de la Martinique.

    Son idée est simple et révolutionnaire : les petites îles ne peuvent pas survivre isolément. 

    Français, Anglais, Néerlandais, Espagnols, Caribéens indépendants ou territoires associés, tous appartiennent à un même espace historique, économique et géographique.

    Dans les années 1980 et 1990, Beauregard devient ainsi l’un des grands défenseurs de l’insertion des départements français dans leur environnement régional. Il participe aux « Contacts Europe-Caraïbe », qui cherchent à rapprocher les territoires de la région autour de projets économiques, scientifiques et financiers.

    Administrateur, puis acteur majeur de la coopération régionale, il travaille notamment au sein de la Commission des Caraïbes avant de poursuivre son action à Trinidad et à Porto Rico. 

    Le Conseil général de la Martinique, les Archives départementales, ont consacré en 2007 sous notre impulsion une exposition et un catalogue à son parcours, « Une Méditerranée Caraïbe ? Clovis F. Beauregard, 60 ans de coopération régionale, 1946-2005 »

    Son intuition fut remarquable en ce qu’il comprit très tôt que les frontières politiques héritées de la colonisation ne doivent pas empêcher les peuples caribéens de construire des intérêts communs. Une façon de dépasser la question coloniale ou du poids américain dans la région caraïbéenne.

    En 1984, Le Monde rapporte ainsi les propos de Beauregard qui rappelle que la Caraïbe constitue un ensemble historique façonné par les mêmes guerres européennes, la traite, l’économie sucrière et des histoires de peuplement largement communes. Le journal souligne alors que ce projet de rapprochement régional pourrait être menacé par le Caribbean Basin Initiative, le CBI de Ronald Reagan.

    Le CBI ou quand Washington redécouvre son « bassin »

    Car le CBI n’est pas seulement un programme économique.

    Lancé sous Reagan au début des années 1980, le Caribbean Basin Initiative propose des avantages commerciaux, des aides et des investissements aux pays du bassin caraïbe. Mais il s’inscrit dans une stratégie beaucoup plus vaste de consolidation de l’influence américaine dans une région considérée comme stratégique. Pour Beauregard, le problème n’est pas de refuser toute relation avec les États-Unis mais de refuser que la relation avec Washington devienne l’horizon indépassable de la Caraïbe. Et il n’a de cesse d’intervenir notamment au sein de la Caribbean Association of Industry and Commerce – CAIC, dont il devient vice-président « at large ». C’est à ce moment que nous le rencontrons et échangeons.

    Son propos est fondamental car, homme de modération, il ne s’agit pas pour lui de choisir entre la France, l’Europe et les États-Unis, mais de permettre aux sociétés caribéennes d’exister comme acteurs. C’est cela sa motivation.

    Trump réactive une vieille géopolitique

    Et c’est précisément pourquoi la carte publiée aujourd’hui par Donald Trump mérite mieux qu’un haussement d’épaules ou des gausseries. Elle rappelle en effet une vieille et constante représentation américaine qui est celle d’un continent américain dont les États-Unis seraient naturellement la puissance organisatrice. Hier, c’était la doctrine Monroe. Puis ce fut le « backyard », le jardin des USA. Puis, sous Reagan, le bassin caraïbe devint un espace majeur de la stratégie américaine.

    Et voici qu’aujourd’hui, Trump parle du Groenland, du Canada, du Mexique et republie une carte qui englobe jusqu’à la Caraïbe, notamment française, sous les couleurs américaines.

    La tentation serait de considérer la Martinique comme spectatrice de cette histoire. Elle ne devrait pas l’être. Elle ne doit pas l’être.

    L’une des grandes leçons de Césaire et de Beauregard est peut-être précisément là. La Martinique n’a pas à choisir entre son appartenance française et européenne, et son appartenance caraïbéenne et américaine. « Il nous appartient de réconcilier l’histoire et la géographie », nous disait Césaire.

    Elle peut être française et européenne tout en assumant pleinement son identité, ses intérêts et ses responsabilités caraïbéennes. Elle peut être autonome tout en étant « européenne ».

    C’est même probablement une nécessité stratégique. Elle suppose ce que le président du gouvernement de Polynésie, Moetaï Brotherson, appelle une « coopération intelligente ».

    L’histoire de 1919 nous rappelle en effet le danger d’une Caraïbe pensée exclusivement par les grandes puissances. Césaire, en 1946, a voulu garantir que les Antilles ne puissent plus être traitées comme une marchandise géopolitique. Beauregard, pendant plusieurs décennies, a voulu qu’elles ne deviennent pas davantage une simple périphérie économique de la France ou des États-Unis. Et aujourd’hui, alors que Washington semble redessiner à nouveau son voisinage, cette double leçon mérite d’être entendue. Bref, la question n’est donc pas de savoir si la Martinique doit être française ou américaine. La vraie question est beaucoup plus ambitieuse et de se demander si la Caraïbe peut enfin devenir sujet de sa propre histoire et de sa propre géopolitique ? Au fond c’est peut-être le véritable message à retenir de la carte de Trump. Et c’est peut-être aussi, paradoxalement, l’occasion de reprendre le fil interrompu de Césaire et de Beauregard.

    Car une Caraïbe qui se contente d’être regardée, convoitée ou organisée par les autres restera toujours un objet. Mais une Caraïbe qui s’organise, coopère et parle pour elle-même devient un sujet.

    Pascal MARGUERITTE

  • La France est-elle une puissance maritime sans le savoir ?

    La France est-elle une puissance maritime sans le savoir ?

    À l’heure où les mers redeviennent le théâtre majeur de la puissance mondiale, une évidence demeure largement sous-estimée, à savoir que 97 % de la zone économique exclusive française se trouve dans les outre-mer. Et si la France, qui se pense encore comme une puissance continentale, était d’abord une puissance archipélagique ?

    Mais le véritable enjeu n’est donc peut-être plus de savoir comment la France peut mieux utiliser ses outre-mer pour demeurer une puissance maritime. Mais de savoir comment elle peut construire avec eux une puissance maritime qui leur appartienne aussi…

    Ces questions se posent encore avec la parution programmée, aux éditions Le Cavalier Bleu, de Géopolitique des détroits et de Géopolitique des mers et océans, comme avec celle l’an dernier du livre de Fred Constant sur la géopolitique des Outre-mer. Loin d’être une affaire de spécialistes, leur rapprochement permet au contraire de regarder les outre-mer français autrement. Car à mesure que les mers redeviennent le théâtre privilégié de la compétition entre puissances, l’évidence s’impose que la France est une puissance maritime mondiale d’abord parce qu’elle est une puissance ultramarine Le problème est qu’elle ne le sait pas, ou l’a oubliée.

    La guerre d’Iran nous le rappelle aujourd’hui. Les détroits sont les verrous du monde. Ormuz, Malacca, Bab-el-Mandeb, Suez ou Panama concentrent les routes commerciales, les flux énergétiques et les rapports de force. Qui maîtrise ces passages peut peser sur l’économie mondiale. 

    Mais l’autre ouvrage consacré aux mers et océans élargit la perspective en montrant qu’il ne s’agit plus seulement des points de passage, mais des espaces eux-mêmes, de leurs ressources, de leurs fonds marins, de leurs câbles, de leurs ports, de leurs frontières, de leur biodiversité et, désormais, de leur vulnérabilité climatique, qu’il faut appréhender.

    Cette révolution du regard devrait nous conduire à reconsidérer profondément la place des outre-mer.

    Car la France dispose d’environ 11 millions de kilomètres carrés de zone économique exclusive, le deuxième domaine maritime mondial. Et 97 % de cette superficie se situe dans les outre-mer. Grâce à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Guyane, à La Réunion, à Mayotte, à la Nouvelle-Calédonie, à la Polynésie française, à Wallis-et-Futuna, aux Terres australes et antarctiques françaises ou encore à Clipperton, la France est présente sur presque tous les grands océans.

    Autrement dit, la carte maritime de la France est infiniment plus vaste que la carte terrestre de l’Hexagone.

    Des territoires « centraux »

    Ce constat devrait bouleverser notre manière de penser les outre-mer. Pourtant, dans le discours politique courant, ils demeurent le plus souvent des « territoires périphériques », auxquels on applique des politiques conçues depuis le centre. La contradiction est saisissante car lorsqu’il s’agit de puissance, de souveraineté, de défense ou de ressources maritimes, les outre-mer deviennent soudainement centraux, et le Ministère des Affaires étrangères rappelle cette donnée systématiquement, comme récemment au Vanuatu ; mais en opposé lorsqu’il s’agit de décision politique, de politiques publiques à mettre en œuvre, de développement économique ou d’organisation institutionnelle, ils redeviennent cette fois périphériques.

    La Marine nationale, elle, ne s’y trompe pas. Le ministère des Armées rappelle lui-même que les outre-mer constituent des territoires stratégiques et que leur domaine maritime représente 97 % de la ZEE française. La stratégie française des fonds marins repose elle aussi sur cette réalité qui consiste à connaître, surveiller et être capable d’agir sur ces espaces devient une question de souveraineté. 

    Mais une question demeure : peut-on durablement concevoir la puissance maritime de la France sans penser la puissance maritime des sociétés ultramarines elles-mêmes ?

    C’est ici que le sujet devient politique.

    La Martinique, par exemple, ne devrait pas être seulement considérée comme une île touristique, un département éloigné ou un territoire confronté à des difficultés sociales. Vue depuis la mer, elle appartient à un espace géopolitique majeur, la Caraïbe, au contact de l’Amérique du Nord, de l’Amérique centrale et de l’Amérique du Sud. Elle est caraïbéenne et américaine. Elle se trouve au croisement des routes commerciales, des trafics, des migrations, des enjeux environnementaux et des rivalités d’influence. La même lecture vaut, selon des configurations différentes, pour la Guyane dans l’espace sud-américain, La Réunion et Mayotte dans l’océan Indien ou la Polynésie et la Nouvelle-Calédonie dans l’Indopacifique.

    Le ministère des Armées reconnaît d’ailleurs aujourd’hui que la France est une puissance de l’Indopacifique précisément en raison de ses territoires dits d’Outre-mer, qui y représentent 90 % de sa ZEE. 

    Les outre-mer ne sont donc pas les marges de la puissance française. Ils en constituent l’un des fondements.

    Encore faut-il en tirer toutes les conséquences. Et ce n’est pas le cas.

    Colonialités et subsidiarités

    La première conséquence serait de ne plus réduire la mer à une question militaire. Une ZEE n’est pas seulement un espace à surveiller. C’est un espace de pêche, de biodiversité, de transport, d’énergie, de recherche, de câbles sous-marins et potentiellement de nouvelles activités économiques. Le gouvernement lui-même reconnaît désormais que le développement d’une économie bleue Outre-mer doit constituer une priorité, précisément parce que ces espaces représentent une richesse considérable pour les territoires concernés. Mais il ne fait rien pour cela. Le chlordécone, les sargasses sont des sujets non traités sérieusement, alors qu’ils sont vitaux pour les populations. On peut même y voir là une forme de colonialité persistante.

    La seconde conséquence est, elle, plus politique : celui qui vit sur un territoire maritime devrait participer pleinement à la gouvernance de l’espace maritime qui l’entoure.

    C’est ici que la question de la subsidiarité prend tout son sens. Paris peut définir une stratégie nationale de défense ou de souveraineté. Mais la connaissance des milieux, des ressources, des risques et des usages appartient aussi à ceux qui vivent au bord de ces mers. La lutte contre la pêche illégale, la protection de la biodiversité, la gestion des sargasses, l’adaptation au changement climatique, la prévention des risques naturels ou le développement d’une économie bleue ne peuvent être efficacement pensés depuis les seuls bureaux de l’administration centrale.

    Il ne s’agit évidemment pas d’opposer l’État aux territoires dits d’Outre-mer. Il s’agit de comprendre que la puissance maritime française serait d’autant plus forte qu’elle s’appuierait sur des territoires dits d’Outre-mer capables d’agir, d’innover et de coopérer avec leur environnement régional.

    C’est peut-être là que se trouve le véritable enseignement de ces deux ouvrages pertinents, et de celui de Fred Constant.

    La géopolitique du XXIe siècle nous oblige à regarder à nouveau vers la mer. Mais lorsqu’on regarde la mer depuis la France, on découvre quelque chose d’inattendu : la France est déjà un archipel mondial.

    France, archipel mondial

    La question n’est donc plus seulement de savoir comment la République peut mieux protéger ses dits outre-mer pour préserver sa puissance maritime. Elle devrait être de savoir comment elle peut construire avec eux une puissance maritime nouvelle qui serait une puissance qui ne soit pas seulement militaire, mais économique, écologique, scientifique, diplomatique et humaine.

    Car l’océan n’est pas une frontière autour des outre-mer. Il est ce qui les relie au monde. Et peut-être faut-il désormais inverser le regard et ne plus considérer les outre-mer depuis l’Hexagone comme des territoires situés « au bout du monde », mais comprendre que, depuis leurs rivages, c’est l’Hexagone qui apparaît comme une péninsule d’un immense monde océanique. C’est là au contraire que commence le monde…

    La France devrait cesser de penser ses dits Outre-mer comme des périphéries administratives et commencer plutôt à les penser comme les composantes d’une puissance archpélagique. Et pour cela en finir avec la colonialité.

    Le véritable enjeu dans cette perspective n’est peut-être donc pas de savoir si les outre-mer sont stratégiques pour la France.

    Il est de savoir si la France a compris que, pour devenir pleinement une puissance maritime, elle doit enfin penser avec ses outre-mer plutôt que seulement penser à partir d’eux.

    Prenons l’exemple de la pêche illégale.

    La stratégie française affirme la nécessité de protéger la ZEE.

    Mais qui connaît réellement :

    • les zones de pêche ;
    • les pratiques locales ;
    • les courants ;
    • les espèces ;
    • les réseaux économiques ;
    • les usages traditionnels ;
    • les tensions avec les pays voisins ?

    Ce sont largement les acteurs locaux.

    Même chose pour les sargasses.

    Même chose pour les risques cycloniques.

    Même chose pour l’érosion du littoral.

    Même chose pour la biodiversité.

    Même chose pour la surveillance maritime.

    Même chose pour l’économie bleue.

    La stratégie nationale est nécessaire, évidemment. Mais la connaissance et une partie de la décision doivent être territorialisées et « subsidiarisées », faire qu’à chaque niveau de pouvoir corresponde un niveau pertinent de décision.

    Autre exemple : le changement climatique. Le document gouvernemental sur l’économie bleue souligne que les espaces maritimes des dits Outre-mer concentrent environ 80 % de la biodiversité française et 97 % de la ZEE française. Cela signifie quelque chose de très important dans la mesure où les outre-mer ne sont pas seulement une ressource géopolitique pour la France mais bien aussi un avertissement sur les limites de cette puissance. Or, si l’on détruit les écosystèmes qui donnent leur valeur aux espaces maritimes, la puissance disparaît progressivement. Pourtant, la France n’a aucune politique de gestion des risques naturels digne de ce nom dans les dits Outre-mer, alors que ceux-ci sont confrontés à tous les risques justement, et qu’ils pourraient être des laboratoires innovants en la matière. 

    Ce renoncement et cet aveuglement sont dommageables, car les conséquences à moyen terme vont vite se faire ressentir.

    Pascal MARGUERITTE

    Sources :

    • Pascal MARGUERITTE et Marcellin NADEAU, « Nous sommes la Nature. Ecologie, colonialité et liberté des peuples », Paris 2024.
    • Frédéric LASSERRE et Pauline PIC, Géopolitique des détroits, Le Cavalier bleu, Paris 2026
    • Marianne PERON-DOISE, Géopolitique des mers et des océans, Le Cavalier bleu, Paris 2026
    • Fred CONSTANT, Géopolitique des outre-mer, Le Cavalier bleu, Paris 2025
    • Brèves martines n°244, « Le domaine maritime français, le socle de la puissance maritime de la France », Ministère des Armées, 24 mars 2022.
    • Cols bleus, « Outre-mer, des territoires stratégiques », 24 avril 2024.
    • Feuille de route économie bleue 2030, Ministère de la transition écologique, Paris 12 août 2025.