Photo : Echouage de sargasses à l’anse Trabaud, Martinique, Patrice78500 – Wikimedia Commons – CC BY-SA 4.0.
Au Marigot, en Martinique, ce jeudi 10 septembre, un Forum des solutions consacré aux sargasses a voulu regarder le problème autrement. Il faut saluer cette initiative et son innovation. Même si on peut s’étonner que ni l’Etat ni les médias n’y aient prêtés une grande attention. Ce qui en dit long sur leur implication pour investir une problématique qui constituera sans doute dans les années à venir un scandale aussi symptomatique que celui du chlordécone en France. Là encore peut s’observer une forme éloquente de colonialité…
Organisée par la mairie du Marigot et le député du Nord de la Martinique, Marcellin Nadeau, la rencontre a pourtant réuni autour d’une même question des élus, des acteurs de terrain, des porteurs d’initiatives et des spécialistes, avec comme finalité de s’interroger pour savoir comment ne plus seulement subir les sargasses aux Antilles et en Martinique notamment, mais apprendre à les collecter, les traiter et, lorsque cela est possible, les valoriser ?
La question peut sembler technique. Elle est en réalité profondément politique et c’est en ce sens qu’elle nous intéresse.
Depuis plus d’une décennie, les populations des côtes martiniquaises vivent au rythme d’échouages massifs qui affectent leur santé, leur environnement, leur habitat et leurs activités économiques à un niveau majeur. Les épisodes de forte concentration d’hydrogène sulfuré et d’ammoniac ont transformé ce phénomène marin en problème sanitaire durable. C’est un risque majeur qui ne peut être traité comme l’a fait la Préfecture de Martinique ces derniers jours dans un petit bureau avec quelques fonctionnaires mêmes volontaires.
Pourtant, en janvier dernier encore, Marcellin Nadeau interpellait avec vigueur le Gouvernement à l’Assemblée nationale sur cette question en soulignant que certaines populations vivent une grande partie de l’année avec des niveaux de gaz préoccupants, demandant même une exonération de taxe foncière pour les riverains victimes du phénomène. Par de réponse.
En fait, le problème n’est pas seulement celui de l’urgence. C’est surtout celui d’une politique publique qui, trop longtemps, a consisté à ramasser, transporter, stocker et recommencer. ET à demander aux communes littorales de le faire, tandis que le gouvernement se contentait d’égréner les plan sargasses, 1, puis 2, et maintenant 3… toujours avec la même risible efficacité.
Dans ce contexte, intervient donc le « Forum des solutions du Marigot », qui marque précisément une volonté louable d’élus martiniquais de sortir de ce cercle vicieux.
Il ne s’agit évidemment pas pour ce Forum de prétendre que les sargasses constituent soudain une ressource miraculeuse. Leur collecte et leur traitement comportent des difficultés sanitaires, techniques, environnementales et économiques considérables. Mais il devient nécessaire d’examiner toutes les possibilités avec de nouvelles techniques de ramassage, des équipements adaptés enfin adaptés, un traitement approprié, un séchage et une transformation sécurisées, une récupération de matières, et une production de matériaux ou d’autres usages susceptibles d’être développés localement.
Cette approche qui a au moins le mérite enfin d’exister est importante parce qu’elle inverse la perspective. Les sargasses ne sont plus seulement considérées comme une nuisance dont il faudrait débarrasser les plages, mais comme un objet de recherche, d’innovation et d’action collective d’intérêt général
Dans ce registre, l’action du député Marcellin Nadeau doit être heureusement signalée tant elle fait écho dans le désert.
Du constat à la proposition de loi
Le député ne découvre pas la question avec ce Forum. Depuis plusieurs années, il porte le sujet dans ses interventions parlementaires et il faut lui en être gré.
En janvier 2026, il alertait l’Assemblée nationale sur l’aggravation de la crise et sur l’insuffisance des réponses apportées aux populations. Quelques semaines plus tard, le 17 février, il déposait une proposition de loi visant à créer un statut et un cadre juridiques du risque naturel environnemental des algues sargasses. Cette proposition constitue l’un des éléments les plus originaux de sa démarche et elle est essentielle.
Car la question n’est pas seulement comptable, de savoir combien coûte le ramassage ? Elle est d’abord de savoir de quelle nature est le risque auquel les territoires antillais sont confrontés et qui doit en assumer la responsabilité ? La PPL répond à cette question en ce qu’elle entend précisément faire évoluer ce cadre en reconnaissant les échouages massifs de sargasses comme un risque naturel environnemental et sanitaire appelant une réponse à la hauteur de son caractère durable. Et elle pose aussi la question fondamentale de la solidarité nationale, de l’indemnisation, de la prévention et du partage des responsabilités entre l’État et les collectivités. Car c’est là que le bât blesse.
En mai, deux nouvelles questions écrites ont encore mis en évidence l’aggravation de la crise sanitaire et sur la nécessité d’un cadre juridique pérenne. Il demandait notamment des moyens exceptionnels pour assurer la collecte, la protection des populations et la surveillance sanitaire, ainsi qu’un fonds spécifique permettant aux collectivités de faire face aux coûts du ramassage, du stockage et de la dépollution.
En juin, il interrogeait encore le Gouvernement sur l’exonération de taxe foncière pour les propriétaires victimes des sargasses. En juillet, il revenait à la charge à l’Assemblée nationale, dénonçant une crise devenue permanente et le sentiment d’abandon de populations qui voient leur santé, leur habitat et leur activité économique affectés. Pas de réponse.
De la Martinique à la Bretagne… et retour au territoire
Partant de cette inertie, le député Nadeau a cherché à sortir la question des sargasses de son tête-à-tête habituel entre l’État et les communes antillaises.
Son déplacement à Paimpol en juillet 2026 s’est inscrit dans cette logique. A l’instar de la Bretagne qui a, depuis des années, été confrontée à un autre phénomène d’échouage d’algues et a développé des politiques publiques associant collectivités, État, recherche, prévention et moyens techniques, il a observé l’implication des élus et des associations pour agir concrètement. La comparaison ne signifie évidemment pas que les sargasses et les algues vertes constituent un même phénomène et appellent des solutions identiques, mais elle souligne une nécessité de changement de méthode.
Et elle permet en revanche de poser une question essentielle qui consiste à se demander pourquoi certains risques environnementaux font-ils progressivement l’objet d’une véritable politique publique alors que les territoires antillais restent encore trop souvent renvoyés à la gestion locale de l’urgence ? Inertie des collectivités territoriales ? Colonialité ? Absence d’intérêt de l’Etat ? Ou difficulté à concevoir son action en terme de subsidiarité ?
C’est cette interrogation que le Forum du Marigot prolonge aujourd’hui éloquemment en Martinique sur un autre terrain qui est celui de la capacité des territoires et d’élus motivés à chercher eux-mêmes des solutions, à expérimenter et à construire des filières.
La démarche est donc beaucoup plus cohérente qu’il n’y paraît. Observer. Écouter les populations. Comparer les expériences. Interroger le droit. Mettre l’État face à ses responsabilités. Mais aussi aller voir ailleurs ce qui fonctionne, rencontrer ceux qui expérimentent et faire revenir ces expériences dans le débat martiniquais. C’est cette démarche programmatique qu’on attend de nos élus et ils faut donc saluer l’initiative et de la commune du Marigot et du député Marcellin Nadeau, de vouloir bouger les lignes et « secouer le cocotier » des inerties verbeuses.
Ne plus seulement subir
C’est peut-être là que réside l’originalité politique de l’initiative du Marigot. Avec le député du Nord elle ne propose ni de remplacer l’État par les communes, ni de faire croire qu’une innovation technique entrepreneuriale suffira à régler le problème. Elle montre plutôt que l’État doit assumer sa responsabilité face à un risque qui dépasse manifestement les capacités d’une commune, tandis que les territoires doivent disposer de la capacité d’expérimenter, d’innover et de construire les réponses les plus adaptées à leur réalité.
Autrement dit la solidarité nationale doit jouer à plein, mais aussi capacité d’action locale. La responsabilité de l’État doit s’affirmer, mais dans une dynamique nouvelle qui est celle de la subsidiarité. Notamment en termes de prévention et protection, mais également recherche et valorisation. Cette philosophie rejoint d’ailleurs notre point de vue constant, fruit de longues années d’observations des sociétés d’Outre-mer, qui est de dire qu’il ne faut pas demander simplement aux dits Outre-mer de bénéficier d’un dispositif supplémentaire, mais qu’il faut plutôt interroger les règles qui produisent son exposition particulière aux risques et chercher les moyens de redonner aux territoires une capacité d’agir. Faire du risque majeur un élément vertical du développement de ces pays.
Au Marigot, le 10 septembre, il ne s’agissait donc pas seulement de parler de sargasses. Il s’agissait de commencer à changer la question. De passer de « comment débarrasser nos côtes des sargasses ? » à « comment protéger les populations, organiser durablement la réponse publique et faire émerger, depuis nos territoires, les innovations capables de transformer une contrainte en capacité d’action ? ». Et avec quels moyens ?
C’est là un changement de regard salutaire. Et peut-être même la condition pour que, après plus d’une décennie de crise, les sargasses cessent d’être seulement le symbole de l’impuissance publique et deviennent le point de départ d’une politique nouvelle. Soyons positifs : an nou allé !
Pascal MARGUERITTE

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